Difficile
de commencer à se raconter. Pour les premières années, c'est même
très difficile , voire impossible de faire le tri entre « ses »
souvenirs et le souvenir de ce qui nous a été dit par nos proches,
quant aux vrais souvenirs , ceux des événements qui nous viennent à
l'esprit et dont nous nous rappelons comment ne pas penser ne pas
penser que nous les transformons
involontairement ou non.
L'album
que nous avons reçu voici maintenant quelques années est une bonne
base pour démarrer. Mais son format ne m'inspire pas trop.
Alors
je vais essayer un autre chemin en partant de mon quartier de
naissance: Le Rouisan ou comme j'ai longtemps cru Le Ruisan, et en
suivant le calendrier des pérégrinations familiales.
Il
y aura sans doute, sans doute aucun, des digressions pour raccrocher
quelques personnages ou quelques événements qui me viendront
soudainement à l'esprit.
Si
cela vous intéresse il faudra suivre !
-
de ma naissance à l'évacuation de Brest:
- séjour
à Logonna Daoulas
- retour
à Brest
- retour
au quartier, enfance , retour à la coop, adolescence
- Quimper,
Savenay, le début de la vie d'adulte.
- L'Algérie.
- Et, peut-être, etc...
Je
ne promets pas que j'irai jusqu'au bout de cette aventure.
Mais
commençons !
Je
suis né le 16 mai 1939, je n'étais pas seul, nous étions deux,
Marie-Louise, ma jumelle et moi.
C'est une sage-femme, madame Bougeant, qui a aidé ma mère a accouché dans le petit appartement que mes parents occupaient, juste au-dessus d'un café à Kérébézon. il s'appelait l'estaminet de la place . Drôle de nom pour un bistrot breton !
Mes
parents, Jeanne et Yvon, s'étaient mariés le 23 avril 1938 à
Logonna Daoulas. Yvon comme l'appelait ma mère et tous les gens de
la famille, s'appelait Henri Canévet pour l'état civil , Yves son
deuxième prénom avait pris le pas sur Henri. Yvon est devenu Youenn
pour beaucoup. Il est né le 23 septembre 1910 à Plouhinec dans le
Finistère. Il avait trois sœurs, Anna, Lucie et Marie et trois
frères, Clet, Louis et Albert. Jeanne, ma mère
est née Creisméas le 20 novembre 1915 à Logonna-Daoulas, elle
était l'aînée de six enfants, elle et ses frères, Pierre, Eugène,
et Roger, et ses sœurs, Simone et Marie-Thérèse.
Cela
n'avait pas été un joyeux mariage.
Mon grand-père, Jean-Pierre Creisméas était un patron pêcheur. Avant il avait fait une longue carrière dans la marine marchande. il avait navigué longtemps comme soutier sur les navires qui faisaient la liaison entre le continent à la Corse. C'était un métier pénible. Le jour ou la nuit selon ses quarts, dans la cale là où se trouvait les machines il alimentait les chaudières des machines à vapeur en charbon, moitié morceaux moitié poussier !
A cinquante ans, il avait bénéficié du droit à la retraite tout en restant inscrit maritime en pratiquant la pêche professionnelle. Il avait acheté un sloop coquiller, qu'en bon républicain il l'avait appelé « la République ». A son bord, en compagnie de ses neveux, Jean et Olivier Salaün il ratissait la rade de Brest en draguant la coquille Saint Jacques.La saison battait son plein. Mais depuis quelques temps le bateau réclamait quelques réparations.Le mardi 13 avril il s'était résigné à rallier l'un des chantiers navals du Fret. Les réparations devant durer plusieurs jours le patron du chantier lui avait prêté un autre bateau.
Mais ce dernier n'avait pas le même armement, « la République » était un sloop non ponté, « la Marguerite », le navire de complaisance, pour ainsi dire était ponté. Les marins auront compris l'importance de cette différence. Sur un bateau non ponté le bord du bateau, la lisse, vous arrive à la hanche, sur un bateau ponté c'est au-dessous du genou.Les manœuvres sont donc plus délicates sur un bateau ponté, surtout si on a l'habitude de naviguer sur un bateau non ponté.
Dans la soirée, en rentrant à Logonna, le vent avait un peu forci. Quand ils arrivèrent en face de la rivière de l'Hôpital Camfrout, mon grand père et Jean durent manœuvrer la grande voile, un coup de vent fit faire une embardée au sloop, le gui ou la bôme comme on dit maintenant revint brutalement les déséquilibrer et les précipiter à l'eau. Olivier occupé à l'avant du bateau réalisa très vite ce qui s'était passé mais le temps de reprendre le contrôle du bateau il était trop tard, les deux marins avaient coulé.
On
peut imaginer les jours, les semaines et les mois qui suivirent.
Après
ce drame mon père et ma mère s’installèrent au Rouisan. Je ne
sais pas si ma mère avait gardé son emploi chez monsieur et madame
Bastard, épiciers dans la côte du Grand Turc, là où elle
travaillait quand elle a connu mon père. Lui, il travaillait à
l'arsenal de Brest comme ouvrier du port.
Les
moments difficiles n'étaient pas terminés.
L'époque
elle-même ne poussait pas à l'optimisme, la guerre était dans
toutes les têtes.En
mars les troupes nazies avaient envahi la Bohème Moravie, c'est à
dire la Tchécoslovaquie, la guerre civile en Espagne était finie,
Franco triomphait, Mussolini envahissait l'Albanie.
Mais
la nouvelle catastrophe sera familiale : en juillet ou en août
ma petite sœur Marie-Louise décède des suites d'une gastro
entérite. Le médecin n'était pas particulièrement délicat.
« Pour elle c'est fini» dit-il en en prenant le petit corps,
« Celui-ci ne vaut guère mieux » conclut-il après
m'avoir examiné !
Quand
je parlais de moments difficiles...
Deux
septembre 1939:« Ordre
de mobilisation générale pour tous les hommes de l'âge de mon
père ».
Le
lendemain la France et l'Angleterre déclarent la guerre à
l'Allemagne nazie. Ce que l'on appellera la drôle de guerre
commence. En effet, les soldats sont dans leurs unités, mon père,
quartier maître mécanicien est affecté à l'entretien des avions
d'une escadrille de l'aéronavale.
Peu
après le décès de ma petite sœur mes parents ont déménagé, ils
habitent maintenant au 32, le Rouisan. Rien
ou presque ne bouge jusqu'en avril 1940 quand l'Allemagne envahit le
Danemark, puis les choses se précipitent, le 10 mai c'est au tour de
la Belgique, des Pays Bas du Luxembourg et de la France.
Le
4 juin les alliés sont regroupés à Dunkerque pour un rapatriement
en catastrophe. Mon père se trouve dans la région, l'escadrille à laquelle il appartient est chargée de protéger l'évacuation des troupes, elle fait ce qu'elle peut avec deux pauvres
avions encore en état de voler. Mais
les Allemands arrivent vite. Mon père est fait prisonnier le 23 mai. Comme lui, des milliers de soldats sont faits prisonniers près de Dunkerque. La longue colonne se met en marche.
Le
nord de la France, un peu de Belgique et puis l'Allemagne et la
Pologne.Le
camp de prisonniers se trouve en Prusse Orientale, pas loin de la
frontière russe. Plus de 500 kilomètres à pieds. Le
stalag I B est atteint le 26 juin. Très vite l'afflux de prisonniers
nécessite une nouvelle répartition. Les français doivent partir,
direction le stalag IX B près de Francfort sur le Main. Le voyage ne
se fera pas en ligne droite. Partis le 6 août du stalag I B ils
n'arriveront à Francfort que le 14 octobre.
Pendant
cela à Brest tout ne va pas pour le mieux. Depuis la déclaration de
la guerre ma mère recevait une partie de sa solde. Le 23 mai mon
père est « porté disparu ». C'est
un statut intermédiaire, l'administration ne sait pas s'il est
prisonnier, s'il est déserteur ou s'il est mort. Statut
intermédiaire mais traité d'une manière radicale, sans ambiguïté :
Arrêt du versement de la solde !
On
peut imaginer la situation précaire d'un jeune mère affublée d'un
rejeton qui braille dès qu'il a faim. Cela va durer jusqu'en mars
1941. Le temps que la Croix Rouge récupère les bulletins de l'armée
allemande précisant le statut de prisonnier de guerre de mon père.
La Croix Rouge transmet les renseignements à l'état français de
Vichy qui rétablit enfin les droits de mon père.
Pendant
cette période elle a pu compter sur le voisinage, mademoiselle
Louise la gérante de la coop, monsieur et madame Pochart, les
bouchers et monsieur et madame Cloarec deux vieilles personnes dont
je parlerai plus loin. Mais ce sont surtout les frères de mon père,
Albert et Clet qui l'ont ravitaillé régulièrement.
Ces
aides sont presque devenues vitales à la naissance de ma petite
sœur, Yvonne le 3 août 1940.En
1941 le maréchal Pétain dans son délire de collaboration a décidé
de céder ce qui restait de la flotte française basée en rade de
Toulon. En échange l'amiral Darlan était chargé de négocier la
libération de prisonniers français.
Les
allemands acceptent mais font monter les enchères, en échange de la
libération des marins prisonniers la flotte ne suffira pas, ils
exigent l'envoi en Allemagne de 40 000 travailleurs français, c'est
le STO, service du traEt puis vint la grande surprise.
Mon père allait à la pêche aussi souvent qu'il pouvait, araignées de ses casiers, tacauds pêchés sur les basses de la rade, congres pris à l'hameçon du grappin, maquereaux, merlans blancs de l'anse de l'île aux morts le produit de sa pêche était distribué, ou consommé à la maison, une partie qu'il vendait à des connaissances lui servait à continuer à alimenter sa petite cagnotte.
Un jour il réussit à s'acheter un solex. Le seul véhicule à moteur qu'il eut dans sa vie. Son vieux vélo ne lui servait donc plus.
Pendant un certain temps,alors que la plate était à la Maison Blanche depuis quelques mois en grand mystère il occupa encore le local de monsieur Pochart. Et un jour il m'apporta son vélo entièrement remis à neuf et peint d'un rouge bien vif, bien brillant. Vous imaginez ma joie, un vélo, le début de la liberté ! Bon il n'avait pas de dérailleur mais j'avais de bons mollets. Il avait gardé le cadre, les jantes et le guidon, tout le reste était neuf. Pour le freinage c'était un peu particulier, à l'avant il y avait un frein normal avec une poignée, un cable et des patins, mais à l'arrière, le moyeu de la roue était munie d'un frein à moyeu, quand on pédalait en arrière le vélo s'arrêtait.
A partir de ce moment ma vie a changé, le quartier est devenu trop petit. Le monde m'appartenait, enfin presque.
C'est aussi à cette époque que nous avons retrouvé l'appartement que nous habitions avant de partir à Logonna. Le quartier avait beaucoup souffert pendant notre absence, notre maison comme beaucoup d'autres avait été incendiée par les allemands. C'était donc une maison neuve. Nous habitions désormais au 86 route de Guilers.
Notre appartement était au deuxième étage. Neuf, mais pas très moderne, l'appartement se composait de trois pièces, la cuisine, salle de séjour en entrant, au fond, à gauche, la chambre de mes parents, au fond, à droite la chambre des enfants. Les toilettes étaient sur le palier, nous les partagions avec madame Boucher qui habitait l'autre logement du deuxième étage. Dans la cuisine une grande cuisinière à feu continu qui, en plus de la confection des repas servait de chauffage pour tout l'appartement. Pour faire sa toilette nous disposions d'un évier. Pour les douches, une fois par semaine nous allions aux Quatre Moulins où se trouvaient les bains-douches.
Pas très moderne donc, mais c'était chez nous.
Au premier étage vivaient la propriétaire et sa fille , au rez de chaussée, mademoiselle Louise avait retrouvé la gérance de la coopérative des coopérateurs de France, la coop tout simplement. Depuis les années trente le mouvement coopératif avait crréé un peu partout en France des épiceries, les clients devaient prendre une part sociale pour avoir accès à la coop. Il s'agissait d'une somme modeste pour que les gens les plus modestes puissent adhérer. Dans le quartier il y avait une petite dizaine de petits magasins, une boucherie trois épiceries, la coop, l'éco, ou l'économie bretonne, un autre organisme coopératif et et l'épicerie de monsieur Bouguennec, la poissonnerie de madame et monsieur Caroff, une pâtisserie boulangerie et un café marchand de journaux.
Mes parents avaient retrouvé leur « chez soi » et leur voisine avec plaisir, pour nous, les enfants le « chez nous » c'était bien. La voisine, madame Boucher on ne s'en souvenait pas du tout. Au premier abord cette grande femme âgée semblait bien gentille, ses lunettes aux verres épais qui ressemblaient à des loupes étonnaient un peu, mais le plus étrange à la vue et à l'odeur était le tabac à priser. Elle prenait délicatement une petite pincée qu'elle posait tout aussi délicatement sur le dos de sa main entre le pouce et l'index, et puis elle portait sa main à son nez, près d'une narine et hop un grand coup d'aspiration et la poudre noire du tabac disparaissait, même opération pour l'autre narine, le tour était joué, madame Boucher avait pris sa dose. Rien à dire jusque là, la difficulté venait au moment de lui faire la bise... A part cela madame Boucher était une charmante voisine.
Le temps de l'école primaire se terminait.vail obligatoire.
C’est
ainsi que mon père est libéré du stalag IX B le 19 juin 1941. Il
rentrera à la maison en août 1941 et retrouvera son poste à
l'arsenal de Brest. Enfin une bonne nouvelle !
Si
ce n'est pas encore la fin des malheurs c'est déjà une sacrée
éclaircie, même si l'homme qui revient d'Allemagne ne ressemble
plus au mobilisé de septembre 1939.
Depuis
juin 1940 les brestois supportent difficilement l'occupation et les
privations qui l'accompagnent mais ce sont les bombardements
continuels qui perturbent le plus leur vie quotidienne.
Les
bombardiers visent l'arsenal et la base sous-marine mais à 10 000
mètres d'altitude impossible de garantir la précision. De 1940
à1944 les brestois subiront plus de 600 alertes, 165 bombardements,
4oo civils seront tués dans l'écroulement de leur maisons, 2 000
immeubles seront détruits.
Le
quartier n'est pas épargné, en 1942 une maison a été détruite
deux personnes sont mortes. Le matin en entrant dans la chambre où
nous dormons ma sœur et moi, ma mère découvre les dégâts, plus
une vitre aux fenêtres. Des éclats sont éparpillés un peu
partout, le lit d'Yvonne placé juste en face de la fenêtre est
couvert de morceaux de verre.
Avant
de poursuivre il semble important de mieux connaître la famille de
mon père. Son père, Louis Canévet était marin pêcheur à
Poulgoazec, l'un des ports de pêche de Plouhinec, sa mère Anna
Canévet était fille de friture, c'est à dire qu'elle travaillait
dans l'usine de conserves de sardines de Poulgoazec.
Ils
avaient sept enfants, trois filles Anna, Lucie et Marie-Françoise,
quatre garçons, Clet, Albert, Louis et Yvon, mon père. La vie
n'était pas facile à Perros, le petit hameau au bord de la mer mais
c'était le lot de toutes les familles de pêcheurs.
Nous
sommes en 1917, la première guerre mondiale dure déjà depuis
trois ans. Mon grand-père a été dispensé de la mobilisation pour
charge de famille. La guerre peut sembler lointaine. Mais depuis
quelques temps les sous-marins allemands ont fait leur apparition
pour empêcher les cargos d'alimenter les armées alliées en armes.
D'une surveillance tatillonne les allemands sont passés à
l'interdiction de sortir en mer. Finie la pêche.
Certains
poussés par la nécessité de nourrir leur famille sortent quand
même. D'autres ont abandonné et ont trouvé un travail à la
poudrière de Pont de Buis où l'on fabrique des munitions à tour de
bras. Le
premier avril cela fait déjà quelques semaines que le bateau de mon
grand-père n'est pas sorti, cette fois-ci le patron a prévenu, il
va falloir y aller !
Ce
qui va suivre est un peu romancé mais raconte très exactement ce
qui s'est passé ce dimanche premier avril 1917. J'ai
retrouvé une brochure d'Histoire locale publiée à Pont-L'Abbé
dans laquelle deux profs d'histoire de l'université de
Bretagne-Ouest rende compte du résultat de leurs recherche.
Quand
Henri Cabillic se réveille ce matin là, le souvenir de la dispute
de la veille avec sa femme lui revient et le met de mauvaise humeur,
mal à l'aise aussi, un peu.
« Tu
ne vas pas sortir en mer quand même, pas un dimanche de Pâques, je
vais dire quoi, moi, au curé et autres femmes ? »
Pas
facile d’oublier la fâcherie, mais c’est pas le curé qui va
nourrir la famille ni celle des autres matelots !
Il
va secouer Fanch, son fils, qui dort profondément. Aïe aïe, pas
facile à lever, il a fallu qu'il sorte hier soir, à quelle heure
est-il rentré ? Paraît qu'à seize ans on peut courtiser les
filles maintenant! Ah!
de son temps... Bon
c'est vrai, il n'avait pas trop attendu non plus! Sans
doute une petite ouvrière de la conserverie de Loquéran qui lui
fait les yeux doux. Tu penses bien un fils de patron pêcheur...
Louis
Canévet, lui, a déjà quitté Perros pour rejoindre Poulgoazec en
suivant le chemin des douaniers. Il marche vite mais arrive à peine
à se réchauffer, faut dire que ce fichu de printemps se fait
attendre. L'hiver n'en finit pas, les plus vieux disent qu'ils n'ont
jamais connu un froid aussi piquant! Les
vraiment vieux, les plus de quatre vingt ans pourraient peut-être
se rappeler, les statistiques de la météo qui situent le dernier
mois d'avril aussi froid en 1837!
Mais
Louis ne connaît pas les statistiques.
Tout
en marchant il pense à leur dernière rencontre avec le sous-marin
boche qui fait le blocus de la côte sud du Finistère. Les
avertissements du commandant lui reviennent en mémoire.
En
février un chalutier de l'île d'Yeu a éperonné un sous-marin
Uboat et l'a envoyé par le fond au large de Belle Île! Les
autorités allemandes sont furieuses, les ordres du Kaiser vont être
strictement appliqués: tous les bateaux qui seront à moins de 20
milles des côtes seront coulés. L'officier leur a dit qu'il
quittait la zone et que son remplaçant serait impitoyable.
Mais
le voilà arrivé. Peu de bateaux vont sortir ce dimanche. Il repère
les équipages de la Providence de Dieu, son bateau, ceux de la Jolie
Brise, et ceux de deux autres chaloupes déjà en partance. Les
marins de Poulgoazec ont délaissé la petite drague et apporté les
filets. Chaque matelot apporte son filet, il en est responsable et
doit l'entretenir.
Malgré
le froid il a été décidé d'abandonner la pêche à la raie et la
protection des batteries du cap Sizun pour essayer le gros maquereau
plus au sud. Il rejoint les copains de la Providence pour les aider à
embarquer le matériel, tout doit être bien rangé, tout à l'heure
quand il faudra manœuvrer pour rentrer les filets il n'y aura pas
beaucoup de place pour les onze hommes d'équipage.
Henri
Cabillic et Vinoc Bourhis, le patron de la "Jolie Brise",
discutent, Leurs femmes insistent pour qu'ils désarment comme bien
d'autres pêcheurs de Poulgoazec, paraît que la pêche est presque
stoppée à Douarnenez.
Les
bateaux sont prêts, la misaine est hissée on attendra d'avoir
quitté le port pour envoyer le taille vent, on ne voit pas grand’
chose au large, un vilain grain s'annonce.
Tout
en préparant les filets Louis pense à ce que viennent de dire les
deux patrons: s’arrêter, c'est bien beau mais à terre il y a des
bouches à nourrir, et pas qu'un peu. Il faudra peut-être faire
comme quelques gratteurs de grève d'Audierne qui sont partis
travailler à la poudrerie de Pont de Buis. Le
vent a forci, ils sont arrivés sur les lieux de pêche, un peu plus
près de la côte ils voient les deux autres bateaux qui pêchent,
plus au sud la Jolie Brise a déjà lancé ses filets.
Au
loin un grain se prépare, tiens un sloop qui vient de l’ouest, les
hommes occupés par la manœuvre n’y prêtent pas trop d’attention.
Pourtant il est bizarre ce sloop, surtout la voilure que l’on voit
mieux maintenant, ce n’est pas un sloop, c’est un sous-marin
maquillé en sloop!
A
bord des deux chaloupes qui sont un peu plus loin c’est la panique,
pas le temps de ramasser les filets, on coupe tout et direction la
côte à toute allure, une chance, un gros grain s'annonce, ils vont
disparaître à la vue du sous-marin et réussiront à regagner le
port.
Pour
la Providence de Dieu et la Jolie Brise c'est trop tard, les premiers
obus tombent sur les bateaux qui commencent à couler, les marins
grimpent dans les agrès mais ils sont mitraillés...
Aucune
pitié en effet. Très
vite tout est fini, en quelques instants disparaissent 20 marins
pêcheurs qui laissent 43 orphelins.
Le
dimanche 1er avril 1917 tire à sa fin, mais la guerre n'est pas
finie.
Le
lendemain le congrès des États Unis autorisent le président Wilson
à déclarer la guerre à l'Allemagne. Dans quelques semaines les
troupes américaines vont arriver à Brest, à Saint-Nazaire. Le
temps des sous-marins est compté. Pas
celui des souffrances ni des carnages, pas encore.
A Perros
après le deuil on fait face. Les deux sœurs aînées, Lucie et Anna
vont aider leur mère à élever les plus petits. Yvon , après son
certificat va entrer en apprentissage dans l'aéronavale à
Rochefort. Le voilà dans la Royale comme les marins pêcheurs
appelaient avec ironie et peut-être un peu d'envie, la marine
nationale. Eux, presque tous anciens de la marchande, la marine
marchande sont fiers de leur statut d'inscrits maritimes...
Anna
va se marier avec Jean Kernoa, mon parrain, ils auront six enfants et
s'installeront à Loquéran près de la conserverie Hénaff dont Jean
est contremaître. Lucie va trouver un emploi de bonne chez un couple
d'instituteurs d'Audierne, monsieur et madame Bernard. Mais un jour
monsieur et madame Bernard décident de quitter le Finistère pour le
Maine et Loire. Lucie les suivra et s'installera avec la famille à
Saumur. Excusez
cette petit digression elle était nécessaire pour la compréhension
de la suite. Nous
revoici donc en juillet ou août 1942.
Comprenant
que la situation était difficile à Brest, Lucie avait déjà
proposé plusieurs fois de prendre Yvonne avec elle. Mes parents
avaient toujours refusé. Ma mère se voyait mal se séparer de sa
fille, cette seule idée venait attiser la peine encore bien présente
de la disparition de Marie-Louise.
Les grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite.Les grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite.Les grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite. L'état
de notre chambre, la destruction de la maison voisine, la peur...
Mes
parents se résignèrent à ce départ. Son
absence allait durer jusqu'en 1945. Nous allions bien quelquefois la
voir. Le voyage de Brest à Saumur était
à chaque fois une aventure. Les trains ne circulaient que très
irrégulièrement.
C'est
à l'occasion d'un de ces voyages que se forgea mon opinion
définitive sur tante Lucie.
Nous
étions sans doute en mai ou en juin, en 1943 ou 1944. Très vite mon
comportement de p'tit zef comme on appelle les petits brestois a
déplu, surtout à tante Lucie. Le bruit engendré par mes jeux de
garçon, mes cavalcades dans le couloir ou dans les allées du
jardin lui sont vite devenus insupportables. Les reproches, les
critiques ne manquaient pas, au bout d'un certain temps la vérité
se fit jour : je n'aimais pas du tout tante Lucie. Terrible pour
un petit garçon de quatre ou cinq ans. Je n'avais jamais eu
l'occasion de détester quelqu'un à part les boches que je voyais de
temps en temps à Brest.Après
le repas de midi ma sœur et moi nous faisions la sieste, normal pour
des enfant de cet âge.
Ce
jour-là, à mon réveil , première surprise, Yvonne n'était pas
dans la chambre, deuxième surprise je l'entends crier dans le
jardin, troisième surprise en arrivant dans le jardin, monsieur
Bernard est sur une échelle, Yvonne et tante Lucie sont au pied du
cerisier avec un panier plein de cerises...
Après
la surprise, très vite je réalise que l'on a voulu me priver du
plaisir de la cueillette. Je vis cela comme la pire des injustices.
Je
n'ai plus qu'un désir : la vengeance ! Et elle sera
terrible !
Monsieur
Bernard avait l'habitude de poser des pièges à souris dans le
hangar qui lui servait de remise. Les pièges étaient une petite cage
avec une ouverture d'un côté c'était comme une nasse de l'autre il
y avait une petite trappe que l'on pouvait ouvrir. A l'intérieur un
petit morceau de fromage. Le matin il venait ouvrir la petite cage et
tuait la souris trop gourmande. Ce matin là le fromage avait
disparu, la porte était ouverte...
Le
coupable était tout désigné, et pour une fois, c'est sur, les
juges ne commirent pas d'erreur judiciaire.
La
punition ne fut sans doute pas suffisante ou du moins pas assez
dissuasive puisque quelques jours plus tard monsieur Bernard ou Tante
Lucie découvrirent quelques poires déjà bien formées mais pas
mûres du tout, bien accrochées dans l'arbre mais portant toutes
des traces de petites dents.
La
coupe était pleine. Il était enfin temps de reprendre le train pour
Brest.
Mes
parents s'organisèrent pour que malgré les alertes les
bombardements et les difficultés à trouver du ravitaillement notre
vie soit supportable.
Quand
il faisait beau, de temps en temps, ma mère m'accompagnait chez monsieur et madame
Cloarec qui habitaient une petite maison un peu plus haut dans la
rue. Pendant que madame Cloarec et ma mère buvait le café et se racontait leurs malheurs, monsieur
Cloarec m'emmenait dans le jardin. Il m'expliquait ce qu'il faisait
et me faisait participer au ramassage des mauvaises herbes.
Un
jour, au printemps, comme il lui manquait un peu de fumier pour
préparer les semis il me proposa de l'accompagner pour voir Frantz.
Sitôt dit sitôt fait. Lui poussant la brouette et moi bien installé, les jambes pendantes, en route vers les écuries de Polygone
caserne.
A
ma grande surprise je vis sortir de l'écurie un grand soldat qui
salua monsieur Cloarec avec un grand sourire.
Celui-ci
remarqua mon effroi, tout doucement il me prit la main et me
dit :« n'ai pas peur c'est Frantz, ce n'est pas un
allemand, il est autrichien et ne les aime pas plus que nous. »
Bien
plus tard, après la guerre je compris, l'Autriche avait été
annexée par l'Allemagne et les autrichiens furent incorporés dans
l'armée allemande. Beaucoup d'autrichiens étaient restés fidèles
à leur pays et n'acceptaient pas cette annexion. C'était sans doute
le cas de Frantz.
Mes
souvenirs de cette époque sont très rares. Un autre souvenir
cependant m'est revenu. A la réflexion ce n'est peut-être pas un
souvenir, ce sont sans doute mes parents qui m'ont raconté cela, plus tard,
après la guerre.
Mon
père avait trouvé quelques astuces pour améliorer l'ordinaire. Il
ramenait des chutes de gros cordage et des morceaux de soude
caustique de l'arsenal. C'est avec des ruses de sioux qu'il
dissimulait son butin, les fouilles étaient fréquentes en passant
la porte de Kervalon. Les allemands veillaient au grain.
A
la maison il cachait le cordage et les morceaux de soude caustique
avec soin. Mais à quoi pouvait donc servir ces matériaux ? Les grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite.Les grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite.Bonne question ! Il faut connaître un peu les conditions de vie
de ces années de privation pour avoir l'explication.
En
fait ces objets apparemment sans beaucoup de valeur étaient très
recherchés par les agriculteurs et les agricultrices. Pendant les
moissons, les monumentales moissonneuses batteuses n'existaient pas
encore en France, encore moins en Bretagne. Les paysans moissonnaient à la faucheuse tirée par
un cheval. Derrière la faucheuses des aides suivaient en courant, et liaient les tiges de
blé en fagot qu'ils ou, le plus souvent, elles, liaient rapidement
avec de la paille, mais de préférence avec de la ficelle, ce qui
économisait quelques brins de blé.
Le
cordage rapporté de l'arsenal allait donc se transformer en ficelle. C'était un
travail de patience et très méticuleux. Il fallait d'abord défaire le gros
cordage en torons puis les torons en brins de plus en plus fins. Pour
les rendre plus solides, mon père avait fabriqué un appareil qui
permettait de tourner les brins pour en faire une ficelle ou plutôt des
bouts de ficelle de la longueur du cordage d'origine. Dernières opérations, nouer les morceaux de ficelle, et rouler la ficelle en
pelote !
Bon,
mais la soude caustique ? En ces temps là il n'y avait pas que
la ficelle qui était rare, le savon pour la lessive ou pour l'usage
quotidien manquait aussi comme beaucoup d'autres produits. En ville
comme à la campagne, un peu de graisse, un peu de soude caustique
que l'on mélangeait en les chauffant dans un chaudron et le miracle
de la saponification s'opérait.
Voilà
donc mon père à la tête d'une fortune en devenir. Il ne restait
plus qu'à remplir ses sacoches de vélo et à pédaler pour
rejoindre les fermes des alentours, Kervalon, Bohars, Guilers,
jusqu'à Saint Renan quand il n'avait pas trouvé assez de client
pour écouler son stock.
L'histoire
ne serait pas complète sans une chute.
Un
jour en arrivant dans la cour d'une ferme il aperçoit une femme qui
l'observait à travers la fenêtre. Il pose son vélo près du puits
et appelle la fermière. La porte s'ouvre à demi :
- »Bonjour
madame, avez vous besoin de ficelle pour les bottes de paille et de
soude caustique pour le savon ? »
- »le
ficelle peut-être mais tu veux quoi en échange ? »
- »Ce
que vous pouvez, du beurre, un peu de cochon, mais la soude est pure
vous savez. »
-« Montre
un peu ta soude."
Le
temps que mon père sorte sa marchandise de ses sacoches, la fermière
est sortie sur le seuil de sa maison.
-
« Hop pala ! Mais c'est des cailloux que tu as ramassé
sur la route, tu vas pas me tromper tu sais ? »
- »Mais
non, ce sont des morceaux de soude caustique, si t'as pas confiance,
coupe toi un peu le bout du doigt et
tu vas voir si c'est un morceau de caillou."
Sitôt
dit, sitôt fait, la fermière va chercher un couteau et revient
avec une petite coupure au bout du doigt, mon père lui frotte
la soude sur la plaie.
- »Ho
ma doué, ça pique ça brûle » s'écrie notre fermière incrédule en courant autour du puits pour chercher le seau et y tremper
sa main .
Je
ne sais pas si mon père est parti de cette ferme avec un peu de
beurre mais il riait encore en racontant cette histoire.Les grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite.
Nous
étions en 1943, la vie devenait de plus en plus dure à Brest. Les
bombardements n'avaient pas cessé, ils devenaient de plus en plus
fréquents depuis le début de l'année faisant de nombreuse victimes
civiles. Régulièrement des ordres d'évacuation avaient été
ordonnées par la préfecture. Madame Boucher, notre voisine avait
fait partie d'un convoi de réfugiés vers le Loir et Cher.
En
août, un nouvel ordre est publié, désormais seules les personnes
utiles au fonctionnement des services publics étaient autorisés à
rester dans la ville.
Mes
parents prirent la route pour se réfugier à Logonna-Daoulas chez ma
grand-mère.
C'est un nouveau chapitre de notre vie qui commence. J'ai un peu plus de quatre ans,
mes souvenirs deviennent plus nombreux, plus précis aussi, même si je dois l'aider de temps en temps par quelques recherches!
Ma
grand-mère habitait la maison qu'elle et son mari avait fait bâtir
au Moulin à Mer. Mon grand-père y avait grandement participé.
Elle
était construite en pierre de Kersanton, une pierre proche du granit
mais réputée par sa dureté et sa couleur particulière. C'est pour
ces particularités qu'elle était choisie pour ériger des bâtiments
publics, comme le phare d'Eckmûhl.
Elle
était extraite de carrières proches du Moulin à Mer, au bord de la
rivière de l'Hôpital Camfrout. Avec l'aide d'un agriculteur, mon
grand-père avait récupéré des chutes de la taille de la pierre
pour fournir aux maçons le matériau nécessaire à la construction.
Elle
se situait au-dessus du port du Moulin à Mer, juste au pied du
sommet de la colline coiffée des ruines d'un vieux moulin à vent.
On
appelait cette colline Vilavel ou vilin avel , c'est à dire, vous
l'avez compris, moulin à vent, en breton du Léon.
C'est
une maison très simple, au rez de chaussée on y entrait par un
couloir. A gauche se trouvait la pièce à vivre au sol en
terre battue. Au fond de la pièce une cheminée servait pour le
chauffage, à côté il y avait une petite cuisinière. À droite,
contre le mur se trouvait le lit de ma grand-mère. Au pied du lit,
luxe suprême, un petit évier servi par un robinet d'eau froide
relié par un simple tube de cuivre qui traversait le mur pour rejoindre la citerne à l'extérieur de la maison.
A
gauche, contre la fenêtre, une grande table, de chaque côté, un
banc, l'un d'eux était la huche à pain. A droite du couloir, une
pièce avec un plancher servait de chambre.
Au
fond du couloir un escalier conduisait à la grande pièce du premier
étage dessous le toit. C'était en quelque sorte l'appartement de mes parents.
Ma
grand-mère vivait là avec ses deux plus jeunes enfants,
Marie-Thérèse et Roger. Eugène, un autre frère de ma mère était
là également.
Le dimanche, comme de bien entendu était le jour du seigneur. Le cérémonial était bien établi, nous allions à l'église du bourg , Roger, Marie-Thérèse, grand mère et moi.
Le
matin, il y avait la grande messe, et puis l'après-midi il fallait
remonter au bourg pour les vêpres. Je n'ai pas que des bons
souvenirs de ces expéditions même si j'étais très intéressé par
la liturgie et les sermons en breton. C'est surtout la route et les
petits chemins creux qui me paraissaient très longs. La grande route
par Le Cosquer ou par Rumenguy en passant par un raccourci, un ribil ou en bon français, un petit chemin creux, qui raccourcissait un peu.
Quelquefois
cependant des événements m'évitaient le déplacement.
J'étais
sujet à des maux de ventre causés par les vers, par quel hasard c'était souvent le
dimanche! Il existait bien un remède mais la guérison n'était
pas immédiate. Ma grand-mère disposait d'une vaste pharmacopée.
Contre les vers le remède consistait en un collier de gousses d'ail
à porter nuit et jour jusqu'à l'empoisonnement de ces fichues
bestioles. Pas question, bien entendu d'aller arborer ce bijou
malodorant à la messe du dimanche !
Parmi
mes souvenirs beaucoup sont liés au Moulin à Mer, et à la grève
de Porzh Don. Pour aller au port du Moulin à Mer il suffisait de
suivre le petit chemin juste en face de la porte du jardin. On descendait dans le bois jusqu'au deux petites maisons qui
dominaient la route et l'étang du Moulin à Mer.
J'adorais
ce paysage, le grand bâtiment du moulin au bord de l'étang, et
juste à droite, le port de pêche. A marée haute, en fin de
journée, les grands sloops coquilliers à la coque noire et aux
voiles rouges revenaient de la pêche. Les équipages débarquaient
les sacs de coquilles sur la cale, le mareyeur les attendait pour la
pesée. Souvent c'était monsieur Madec, le propriétaire de la
conserverie de coquilles saint jacques qui se trouvait juste au début
du petit chemin qui reliait la route du moulin à mer à la maison de
ma grand-mère. Monsieur Madec était aussi le maire de Logonna.
A
marée basse le port était bien vaseux, les
annexes des coquillers, ces petites embarcations qui permettaient aux marins de rejoindre leur bateau qui restait au mouillage en eau profonde étaient couchées couchées sur le flanc, elles n'attendaient que l'assaut des pirates
de mon âge.
J'ai encore le plaisir de la vase entre mes doigts de
pied ! Selon ma mère j'étais tout le temps fourré à la grève
ce qui, toujours selon elle, avaient de fâcheuses conséquences sur
mon trousseau. Assez souvent je revenais sans chaussettes, une fois
même sans chaussures, la mer était montée trop vite.
Cette
fichue marée !
Pour
aller à Porzh Don on prenait le petit chemin à droite en sortant du
jardin, il nous conduisait à travers un bois de pins jusqu'à la
grève. Avant d'y arriver nous dépassions une ruine couverte de
lierre. Ce lieu vit encore à travers la souvenir des histoires que
me racontaient ma mère sur son enfance. Et elle savait les raconter
ces histoires ou ces rimadellous en breton du Léon.
Elle
avait un langage bien à elle qui nous transportait, ni français, ni
breton, non, c'était de « l'enjolivais ».
Cette
maison avait appartenu à ses grands parents maternels, les Hernot.
Le grand père, marin pêcheur, n'était pas toujours très solide sur
ses jambes quand il revenait du port. Un jour il avait rapporté chez
lui un merle pas très en forme.
Paraît-il, mais est-ce
l'effet de l'enjolivais ou pas, que la grand mère lui avait appris à
« parler ».
Quand le grand-père entrait le soir avec un
peu de vent dans les voiles le merle se mettait à crier d'une voix
éraillée : « Té zo méo, té zo méo, té zo méo ! »
Ce
qui en breton, vous l'avez deviné signifie : »Tu es
saoul, tu es saoul, tu es saoul ! ».
Autant
que son équilibre lui permettait le grand père essayait de donner
des coups de casquette à cet insolent volatile.
Je
ne suis jamais passé à côté de ces ruines sans penser à ce merle
complice de mon arrière grand-mère. Mais il fallait quelquefois
éviter la grève de Porz Don. Les soldats allemands en faisaient
parfois leur terrain d'exercice. De la maison on entendait les tirs
de mitraillette et les explosions de leurs grenades !
Roger
et Marie -Thérèse avaient quelques années de plus que moi et ils
n'aimaient pas trop s'encombrer de moi. Pas question d'associer un
moutard à leurs virées. Une fois pourtant je fis partie de
l'expédition. Ils étaient amis à l'un de leur voisin. Tous les
trois, tous du même âge, 12 à 13 ans , avaient l'habitude
d'emprunter une barque, quand les pêcheurs n'étaient pas là. Cette
fois là ils m'avaient admis dans leur confrérie.
C'est
donc à quatre que nous avons embarqué dans l'annexe. Roger se
servait de l'aviron pour godiller, Marie-Thérèse avait ouvert le
parapluie emprunté à la mère de l'autre matelot. Assez vite nous
avons dépassé les sloops au mouillage, et vogue la galère vers le
large. Le vent était assez fort, pas trop mais assez quand même
pour qu'une rafale embarque le parapluie ! Catastrophe !
A
la godille Roger nous ramena au port. A terre il fut décidé
d'accompagner le matelot pour essayer d'expliquer la perte du
parapluie. Courageusement je me tenais derrière l'équipage.
La
propriétaire du parapluie n'apprécia pas du tout les explications
de son fils. Elle était en pleine séance de repassage, elle tenait
à la main le fer à repasser, pas un fer comme aujourd'hui, non, un vrai
fer à repasser à la semelle de fonte que l'on faisait chauffer sur
la cuisinière.
Très
vite la tension est montée et le fer a volé vers le copain de
Marie-Thérèse et Roger.
Ce
fut la débandade!
Difficile
d'évoquer cet époque sans reparler des allemands, des « boches »
comme on disait. Ils occupaient les bâtiments du moulin à mer. Les
hommes de troupe dans le moulin, les officiers dans le grand pavillon
attenant.
Pas
question bien sûr de s'approcher de cette caserne. Mais du port on
pouvait les voir. Dans le pavillon où vivaient les officiers, une
femme, madame Michaut, une « sale collabo », selon mon
oncle Eugène, y vivait avec le commandant de la garnison. Elle avait
un enfant, un garçon de mon âge ou presque. De loin je le voyais
jouer avec les soldats, quelquefois il venait jusqu'au port,
accompagné par une sentinelle qui le suivait en courant, lui
pédalant à toute vitesse sur un vélo rouge. Un superbe vélo
rouge.
Quelquefois
les choses prenaient une allure plus dramatique. Mon père et
quelques marins pêcheurs partaient de temps en temps à bord d'un
sloop coquiller. Une fois ils avaient remonté l'Aulne jusqu'au pont
de Térénez. Après avoir amarré le bateau ils montaient à travers
les bois qui longeaient la rivière jusqu'au sommet de la colline.
Ils allaient dans les fermes qu'ils connaissaient pour trouver
quelques provisions, du beurre, de la viande.
Cette
fois-ci la récolte avait été fructueuse.
Le
soir, bien chargés de victuailles, ils rapportaient même un demi
cochon, ils revenaient au bateau. Peinant à descendre le chemin en
pente ils ne n'avaient aucune idée de la surprise qui les attendait
en bas du pont de Térénez. Une patrouille allemande s'était
installée sur le bateau.
Après
avoir confisqué les provisions les soldats s'intéressèrent au cas de mon père . Ils mettaient en doute son statut
d'ouvrier de l'arsenal. L'interrogatoire dura une partie de la nuit.
Mon père était persuadé qu'ils allaient l'arrêter, ils ne
voulaient pas croire qu'il avait été prisonnier en Allemagne et
qu'il avait été libéré. Ils le menaçaient de le renvoyer là-bas
au STO, le Service du Travail Obligatoire, cadeau du gouvernement de Vichy aux
nazis.
Finalement
au matin ils purent reprendre la mer et rentrer à Logonna sans les
provisions qu'ils avaient eu tant de mal à négocier.
Dans
la tribu qui vivait dans cette maison il y avait Eugène, l'un des
frères de ma mère. Mon oncle Eugène m'aimait bien et j'étais
content quand il prenait un peu de temps pour s'occuper de moi. Il
connaissait tous les secrets de la nature. Il reconnaissait les
oiseaux à leurs chants. Il savait le nom des plantes, en
breton et en français.
Mais
surtout il savait fabriquer des bateaux en écorce et des instruments
bizarres. Un jour il me fabriqua une arme absolument fatale : un
bistrac ! Cet objet mystérieux nécessitait de trouver une
belle branche de sureau et une autre de noisetier. Nous voilà donc
parti dans le petit bois pour trouver ce qu'il fallait.
Revenu
dans son atelier, une petite cabane en bois derrière la maison, il coupait un morceau bien droit dans la branche de sureau. Avec un outil
spécial de son invention il vidait la branche de sa moelle. Il
m'expliquait toutes les opérations de fabrication me montrant
comment le trou était régulier et bien nettoyé de toute trace de
moelle. Puis dans la branche de noisetier il taillait une longue
tige. Débarrassée de son écorce la branche devait coulisser dans
l'âme du morceau de sureau mais en forçant un peu.
Les
essais pouvaient commencer. Un morceau de moelle de sureau dans l'âme
de l'arme fatale, la tige de noisetier bien appuyée contre le ventre
et, paf, un grand coup, la moelle était éjectée à la vitesse de
la lumière à au moins deux ou trois mètres. Enfin presque.
Pour moi l'accès
de la cabane atelier de tonton Eugène était réservé à ces
travaux manuels. Je n'aimais pas y aller tout seul. Dans une petite
cage mon oncle gardait une affreuse petite bête aux yeux rouges et
aux dents bien acérées : un furet. Il était chasseur, enfin
pas un vrai, avec un fusil, dont la détention était interdite.
Plutôt un braconnier. Il savait où trouver des lapins de garenne.
Juste
au-dessus de la maison, près du vieux moulin, dans cette région
sauvage, « le vilin avel », les lapins vivaient dans des
terriers qui formaient tout un réseau. Tonton Eugène savait où se
trouvaient les sorties du réseau. Après avoir placé des collets à
presque toutes les sorties il faisait entrer son furet dans une
entrée. Affolés les lapins fuyaient et se prenaient dans les
collets.
C'est
sans doute pour cela que j'ai toujours eu quelques doutes sur la
mission de protection de la nature des chasseurs. Mais à cette
époque le produit de la chasse de tonton Eugène était apprécié
de tous.
La
guerre continuait. Le débarquement avait eu lieu. Les allemands
devenaient de plus en plus nerveux. Plus question d'expéditions de
ravitaillement. Le soir les adultes montaient du côté de « vilin
avel » pour voir le ciel tout rouge du côté de Brest qui
brûlait sous les bombardements.
Un
jour, Le grand jour, arriva, mais ce fut d'abord la panique !
Les
allemands quittaient le Moulin à Mer pour rejoindre Brest. Mais
avant ils avaient commencé à brûler les maisons près du port, à
cent mètres de la maison de ma grand-mère. Toute la famille était
cachée près du vieux moulin. Mais paraît-il que l'on entendait
leurs cris, ils montaient le petit chemin dans le bois, encore
quelques minutes et ils brûleraient notre maison.
Une
sirène, on entendit une sirène, celle qui les appelait à
l'embarquement. Notre maison ne brûlerait pas !
Et
puis ce fut la ruée, à peine les incendies éteintes tous les
adultes se sont précipités vers le moulin à mer abandonné. Les
adultes et les enfants !
Je
n'étais pas le dernier, j'avais un objectif, le vélo rouge !
Hélas il n'était plus là.
Tout
Logonna semblait s'être donné rendez-vous. Certains avec des brouettes, d'autres avec des charrettes. Des couvertures, de la literie, quelques armoires, le
soir le moulin était vide.
Mon
père qui avait été l'un des premiers pirates était tombé sur une
superbe boîte à outils. Il l'avait caché dans le bois avant de
repartir chercher d'autres trésors. En revenant à la maison il
chercha en vain la boîte à outils, le « voleur » avait
été volé.
Nous
étions en août 1944, tout le monde attendait les américains, nos
libérateurs.
Ils
sont arrivés un matin tout près de chez ma grand-mère, dans le
petit bois, qui descendait jusqu'au port. Des camions, des engins
avec des canons et des jeeps et plein d'américains. Je n'ai pas
résisté longtemps pour aller les voir. Ma première visite a laissé
un très mauvais souvenir à ma mère. Pas très rassurée de me voir
disparaître dans le camp des américains, elle fut épouvantée en
me voyant revenir. Je n'avais plus un cheveu sur la tête, couverte
d'une poudre blanche pas très esthétique !
Dans
leur souci d'hygiène les GI avaient appliqué des consignes très
strictes : pas de contact avec des sources possibles de
contagion. La poudre blanche était du DTT le même produit ou à peu près que celui utilisé par les agriculteurs des
grandes plaines des USA contre les insectes et autres
parasites pour protéger leurs cultures. Elle était, selon eux
parfaitement adaptée au traitement prophylactique des indigènes..
Maintenant
que j'étais tondu et ne présentant plus de risques pour l'armée
américaine je fus adopté par la compagnie.
Très
vite l'un des soldats, Louie, me prit sous son aile. Mon jeu préféré
était grimper dans les véhicules, le GI me prenait avec lui pour
conduire une jeep entre les arbres du petit bois.
Mais
ils ne restèrent pas très longtemps, il fallait libérer Brest et
le reste de la France. Avant de partir mon nouvel ami me donna un
billet de 100 francs qui ressemblait à un billet d'un dollar. Il l'avait dédicacé en le signant
« Louie, 1944, NY » Je l'ai toujours gardé
précieusement.
Le
19 septembre les allemands se rendirent, Brest était libre. Il
était temps d'y retourner.
Notre
maison avait été détruite comme beaucoup dans le quartier. Brest
avait connu tant de bombardements que sur 16 000 maisons et immeubles
avant la guerre, il n'en restait plus qu'environ 2 000. Les
conditions d'accès et de circulation n'étaient pas faciles, le pont
de Plougastel n'existait plus, celui de Recouvrance reliant
Brest-même et la rive droite de la Penfeld était détruit. Il ne
restait plus que le pont Gueydon, appelé le « pitit pont »
par les brestois pour traverser la Penfeld et rejoindre Recouvrance
et Saint-Pierre Quilbignon. Il était constitué par des petites
barges flottantes attachées les unes aux autres.
Je
ne ne sais pas trop quand nous avons rejoint notre quartier :
fin 1944 ou peut-être début 1945...
Mon
père nous avait trouvé un petit logement chez monsieur et madame
Toullec, rue de l'Yser dans le quartier de Kerbonne.
Les
propriétaires et leur fils vivaient au rez de chaussée, nous avions
l'étage pour nous, juste sous le toit. Nous y sommes restés
quelques temps, en attendant que mon père mette en état un
appartement 42 route de Guilers loué par monsieur et madame Pochart,
juste au-dessus de leur boucherie.
Parmi
tous mes souvenirs de cette époque celui qui me revient en premier
c'est le retour d'Yvonne de Saumur. Nous étions à nouveau quatre.
Je me souviens de nos jeux, elle était ma squaw préférée,
« Petite fleur de patate ». Bien entendu je ne pouvais
qu'être le grand sorcier de la tribu. De
monsieur et madame Toullec je n'ai aucun souvenir mais leur fils
était très désagréable. Il buvait beaucoup et ses retours à la
maison étaient quelquefois très bruyants. Il n'avait pas bien
accepter notre venue et plus particulièrement celle d'enfants. Les
rares fois où nous le croisions il nous faisait peur. Un soir le
grand sorcier et sa squaw préférée lui ont tendu un piège, un
vrai, avec de la ficelle en travers de l'allée dans le jardin. Il
n'a pas apprécié de se trouver le nez dans le sable.
Nous
avons attendu les représailles avec angoisse, mais à part quelques
remarques désagréables de face pâle, rien, pas une seule contre
attaque.
Le
quartier de Kerbonne était celui de l'église et du patronage. Le
jeudi, jour de congé, nous allions jouer au patronage. Dans le
programme de l'après-midi il y avait la séance de cinéma muet,
c'est là que j'ai fait connaissance avec Laurel et Hardy, Tintin
et Milou dans des séries de dessins fixes.
En
revenant du patronage, juste avant de rentrer à la maison, les
garçons faisaient quelques parties de « ruse culottes »
sur l'abri de l'église. Pendant la guerre les habitants du quartier
étaient appelés par la Défense Passive à s’abriter dans cet
abri quand les alertes de bombardements retentissaient. L'entrée de
l'abri était protégée par une construction en ciment dont le toit
en ciment lui aussi descendait jusqu'au sol. Maintenant c'est ce toit
qui nous servait de terrain de glissades.
Mon
meilleur souvenir c'est sans aucun doute celle d'une maladie
merveilleuse... la scarlatine ! Une maladie qui a fait mon
bonheur pendant quarante jours. Quand on avait la chance d'avoir des
boutons partout le verdict était merveilleux : exclusion de
l'école pour ne pas contaminer les autres enfants pendant quarante
jours.
Résultat,
pas d'école, mais surtout, le plaisir de profiter de ma mère, rien que pour moi.
Quand il faisait beau nous allions nous promener dans un petit bois
du côté de la Grande Rivière. Le bonheur.
Le
jeudi c'était aussi le jour où ma mère se levait de bonne heure
pour aller jusqu'à la gare routière. Ce n'était pas une partie de
plaisir, les transports en commun n'existaient plus. Elle devait
arriver de bonne heure à l'arrivée du car de Logonna.
Ma
grand'mère nous envoyait du beurre qu'elle confiait au chauffeur du
car. Le trajet aller-retour lui prenait toute la matinée. Pour
Yvonne et moi c'était la fête, elle nous rapportait des illustrés,
pour Yvonne, Lisette et pour moi Vaillant, l'ancêtre de Pif le
chien.
Et
puis il y a eu les grandes fêtes de la Libération et de l'armistice
du 8 mai 1945. Les gens qui souffraient des difficultés matérielles
dues au rationnement des marchandises de première nécessité ont
éprouvé le besoin de faire la fête.
Je
me souviens en particulier d'une soirée cinéma. Sans doute la première de ma vie. Nous étions partis
de bonne heure de la maison, le cinéma, le Vox, se trouvait près de
la place de la Liberté, au centre de Brest. Le film était
magnifique, « Quand passent les cigognes », un film de
guerre qui racontait la lutte des partisans russes contre les nazis.
Longtemps j'ai revu et je revois encore la cime de ces bouleaux qui
tournaient, qui tournaient au-dessus du partisan qui allait mourir
allongé sur le sol de la taïga, si loin de sa belle fiancée. Je
crois bien que c'était la séquence finale du film, preuve que je n'avais pas dormi !

C'est
à cette époque que j'ai connu ma première grande fête de
famille ; le double mariage de mon oncle Pierre avec Germaine
Cottour et celui de ma marraine Simone avec Jean-Louis Cottour, le frère de
Germaine. Les noces se sont déroulées à Ploujean, près de
Morlaix, dans la ferme des Cottour. Quelles journées ! Une
vraie noce bretonne, et quels repas ! La famille Cottour avait
mis les petits plats dans les grands. Les repas s'éternisaient, les
plats se succédaient, entre chacun d'eux il y avait les chansons.
Mon père en connaissait quelques unes en français et en breton,
entre autres je me souviens de « J'ai deux grands bœufs dans mon étable. ».
C'est à cette occasion que j'ai entendu pour la première fois "le
chant des cerises".
C'est
aussi à ces noces que les petits paysans de la famille ont
voulu faire une farce au gars de la ville, le petit zef ! Ils
m'ont fait fumer un mégot de cigare qu'ils avaient trouvé par là.
J'ai rendu tripes et boyaux. Ma mère m'a couché avant la fin
de la fête dans un lit clos, le meuble iconique de toutes les fermes du
Léon, une espèce de grande boîte posée sur un banc, remplie d'édredons et qui se fermait par des petites portes coulissantes
finement sculptées.
Le
lendemain la fête a recommencé mais pas trop tôt, tout le monde
était fatigué, cette fois-ci après bien des bolées de cidre et
plusieurs coups de gnole que les dames goûtaient en y trempant un
sucre, les hommes s'affrontèrent dans les jeux bretons, en
particulier la lutte bretonne qui se faisait à mains nues, dans la
cour de la ferme. Je ne vous dis pas l'état des costumes à la fin
des joutes !
Et
puis mes parents ont décidé de retourner dans leur quartier.
Monsieur et madame Pochart avaient emménagé dans leur maison neuve qui n'était pas tout à fait finie, leur boutique au rez de chaussée n'était pas
terminée.
Notre
nouveau royaume au deuxième étage de l'immeuble se composait de
deux pièces, on y entrait par la grande pièce qui servait de
cuisine, de salle à manger et de chambre pour Yvonne et moi. A côté
se trouvait la chambre de mes parents. Un escalier extérieur en
pierre conduisait à un petit palier. Avant qu'on emménage mon père
y avait construit une petite véranda. Sur le palier du premier
étage, à l'extérieur de trouvait la cabane des WC en planches. Nous avions l'eau courante sur l'évier.
Quand
je parle de royaume ce n'est pas par ironie, j'ai gardé de bons
souvenirs de ce nouveau logement. Des bons et des moins bons !
Mon
père avait rapporté de captivité un engin de torture dont il était
très fier : une tondeuse, une vraie, en acier de Solingen !
A vous ça ne dit rien mais je vous invite à faire un petit détour
vers wikipédia. Vous y découvrirez que depuis le moyen âge cette
ville est réputée pour fabriquer les meilleures lames du monde,
couteaux, poignards, ciseaux et... et... des lames pour les tondeuses
choisies par les meilleures coiffeurs de l'univers !
Inutile
donc de tourner autour du pot, si l'outil était d'une qualité
exceptionnelle on ne peut en dire autant du coiffeur. Il avait oublié d'en demander le mode d'emploi !
De
temps en temps quand mes cheveux commençaient à dépasser la
longueur acceptable l'apprenti coiffeur décidait qu'il fallait y
passer. Assis sur une chaise j'attendais l'exécution. J'entendais le
clic-clic de la tondeuse de Solingen, le supplice commençait. Un
coup, deux coups, peut-être trois et hop mon père tirait un coup
sec. Ce que les lames merveilleuses d'Allemagne n'avaient pas coupé
son coup de poignet père l'arrachait.
Ma
mère intervenait, « Yvon, tu lui fais mal », rien n'y
faisait , la mauviette pouvait bien crier et pleurer il fallait
terminer le chef d’œuvre.
Même
en temps de paix ces « sales boches » continuaient de
sévir !
La
guerre était encore très proche, plus sur le terrain, même pas
dans ma petite tête de ptit zef, mais dans nos corps. Mon père
était revenu d'Allemagne avec des ulcères de l'estomac. Les
chirurgiens ne lui avait laissé qu'une petite partie d'estomac. Les
privations avaient durement marqué ma mère, elle commençait déjà
à souffrir de ses hanches. Dans les années à venir elle allait
subir plusieurs opérations pour des prothèses des hanches. Son
cœur n'était pas non plus très vaillant. Le petit zef avait
profité plus d'une fois de la nourriture que lui laissait sa mère,
mais le médecin, le docteur Lucas, avait tranché, « ce gamin
souffre de rachitisme, il va falloir qu'il se remplume, huile de foie
de morue, une cuillerée à chaque repas, un peu de quintonine ne lui
fera pas trop de mal non plus ».
Cela
ne m'empêchait de vivre ma vie, un peu trop selon ma mère qui
craignait les conséquences de mes turbulences.
Elle
avait bien raison. Un jour, pour je ne sais plus quelle raison, une
question d'honneur certainement, un cas de conscience, et me voilà
embarqué dans une dispute qui allait dégénérer en bagarre. Le
gars, pas rachitique du tout, bien enveloppé même, me dépassant
d'une bonne tête, se trouva brutalement dans le fossé, moi, assis
sur lui et le bourrant de coups, lui déchirant ses vêtements de très
grand prix, c'est du moins ce qu' a prétendu sa mère.
Mais,
attendez la suite.
Quand
je rentrai à la maison ma mère était furieuse, mes vêtements, pas
de grand prix, ne valait plus grand-chose !
Le
soir nous étions à table quand des cris furieux retentirent dans la
véranda. La porte s'ouvrit d'un coup, une énorme dame se tenait sur
le palier.
-« Où
se trouve la brute qui a presque tué mon fils ? Je veux le voir
immédiatement ». Derrière elle se serrait la victime autant
qu'il pouvait mais il était presque aussi grand que sa mère.
Malgré
la gravité de la situation ma mère ne put s'empêcher de sourire.
-« C'est
mon fils qui a battu votre fils là ? Viens Jean-Pierre.»
Quand
madame Bozec découvrit le rachitique qui avait assassiné son petit
chéri elle se retourna d'un seul coup et le
pauvre reçu une gifle monumentale autant pour s'être laissé rosser
par un minable avorton que pour la honte qu'il faisait subir à sa
propre mère.
Quant
à moi, c'est mon père qui s'occupa de moi et ce ne fut pas tendre
non plus, même si c'était bien mérité.
Notre
situation matérielle s'améliorait petit à petit. Mon père avait
trouvé un bout de terrain à louer, et il jardinait le soir en
revenant de l'arsenal. Pommes de terre, poireaux et autres légumes
amélioraient bien l'ordinaire. Mais un jour tout s'arrêta. Un soir
alors qu'il arrivait au jardin il trouva un homme qui arrachait les
pommes de terre. Il cria et se précipita sur le voleur et le
maîtrisa. Que se passa-t-il alors, c'est monsieur Pochart qui l'a raconté à ma mère.
Alors
qu'il conseillait à mon père de porter plainte, celui-ci lui
répondit « je vais quand même pas envoyer en prison un homme
qui est encore plus malheureux que moi pour aller voler des patates. »
On n'ajoute pas la honte à la misère.
Fin
de l'expérience agricole !
Début
de l'aventure maritime.
L'appartement
du premier étage était vide. Très vite mon père en fit son
atelier. Il y fabriquait des cercles pour pêcher les araignées au
printemps. Les temps étaient difficiles mais la pollution et les
changements climatiques n'avaient pas encore sévis. Au printemps les
jeunes araignées, les crabes mousse, déambulaient en longues colonnes du large vers la côte.
Mon
père préparait donc ses engins de pêche, des cercles, pour les
« asticoter », comme il disait. Pour cela il avait récupéré trois roues
de vélo dont il avait démonté les rayons. Il les garnissait de filets fabriqués maison dans son atelier avec de la ficelle elle aussi faite maison avec les bouts de cordage récupérés à l'arsenal. Vous vous rappelez de la technique!. Les engins qui ressemblaient à de grands haveneaux sans manche étaient prêts.
Au printemps dès le début de la saison des crabes mousse , à bicyclette d'abord, puis plus tard, sur son solex, il partait de bonne heure jusqu'à la côte,
sur les rochers de Trégana pour, toujours selon lui, « ravager »
les farandoles d'araignées de l'année.
Quelques
jours avant, toujours à bicyclette ou en solex, il avait
transporté ses trois cercles et les avait déposé dans une
ferme de Trégana. A l'époque la désertification rurale n'avait pas
encore frappé. Il y avait une bonne dizaine de petites fermes
au-dessus de Trégana.
Et le matin, depuis un rocher il lançait ses cercles lestés d'un caillou et
garnis de quelques têtes de poisson. Après
quelques lancers, son cageot bien rempli, il fallait reporter les
cercles à la ferme, se délester de quelques crabes mousse pour
remercier les paysans, revendre le reste de la pêche chez quelques
connaissances et direction l'arsenal pour prendre le boulot à huit
heures !
Nous
reviendrons à cette aventure maritime mais les événements, la Grande Histoire, vient à nouveau se rappeler aux bons souvenirs des Brestois.
Nous étions le 28juillet 1947, en pleines
vacances d'été.
J'étais
tranquillement assis sur le bord de la fenêtre de l’échoppe de
Goulven, le cordonnier juste en face de chez nous. C'était un
monsieur de l'âge de mes parents ou même un peu plus âgé.
Depuis
quelques temps j'avais fait sa connaissance. Il ne bougeait pas
beaucoup de son atelier. Il avait du mal à se déplacer et il était
bossu. C'était un très gentil monsieur, très aimable avec tout le
monde. Il m'avait adopté et j'aimais bien discuter avec lui pendant qu'il réparait les chaussures des gens du quartier. Il ne me serait pas venu à l'idée
d'entrer dans son échoppe. Pour cela il aurait fallu passer par la
mercerie de ses deux sœurs, deux vieilles filles qui, elles ne
m'aimaient pas beaucoup.
Bref,
ce jour là comme les autres jours nous étions en grande
conversation, lui dans l'atelier et moi sur le rebord de la fenêtre
qui éclairait l'échoppe.
Depuis
le début de l'après-midi un panache de fumée de 1500 mètres
recouvrait la ville et ses environs. Un bateau était en feu au port
de commerce. Paraît-il qu'il menaçait d'exploser et que la marine
essayait de l'emmener au large.
Tout
à coup, vers 17 heures 30, on entendit une formidable explosion et
je me retrouvai dans l'échoppe sur les genoux de Goulven !
L'Océan
Liberty, un cargo norvégien venant de New York et transportant du
nitrate d'ammonium venait d'exploser dans la rade de Brest provoquant
de nombreuses victimes, dont 26 morts et plusieurs centaines de
blessés. Les huit mille ouvriers qui participaient à la
reconstruction de la ville n'avaient pas encore achever de déblayer
les ruines de la guerre que dans tous les quartiers aux alentours du
port de commerce les maisons et les immeubles étaient détruits ou
fortement endommagés. Près de la gare on retrouva des morceaux du
bateau pesant plusieurs tonnes. La toute nouvelle cité commerciale
qui longeait l'avenue Clémenceau qui relie la gare à la place de la
Liberté était entièrement rasée. Construites de baraques en bois
elle permettait aux Brestois d'avoir accès au mobilier, aux
vêtements et à tous les ustensiles qui leur était nécessaire pour
redémarrer leur vie.
Au
port de commerce une vague de cinq mètres recouvrit les quais et les
rues.
La
guerre s'était rappelé à notre souvenir.
Comment
reprendre le récit de notre vie quotidienne après un tel choc? Pourtant
la vie a repris, petit à petit, le centre commercial a été
reconstruit, les milliers d'ouvriers ont recommencé à déblayer
les ruines de la rue de Siam et des rues adjacentes .
Quant
à moi, c'est au mois d'août que je suis parti pour la première
fois en colonie de vacances. Il avait été entendu avec ma tante
Lucie qu'Yvonne passerait une partie des vacances à Saumur. Mes
parents avaient trouvé équitable que je puisse aussi partir en
vacances. Quelle idée !
Les
services sociaux de la marine et de l'arsenal organisaient des
colonies de vacances pour les enfants des marins et des ouvriers de l'arsenal. Les
plus jeunes dont je faisais partie allaient à Lilia dans le nord Finistère. Cela ne m'a pas
emballé mais bon, j'ai bien aimé les jeux, les promenades et
surtout les baignades.
L'année
suivante, changement de décor, j'étais avec les moyens. Direction
Camaret. Le voyage avait été formidable, nous avions pris le bateau
au port de commerce. C'était une péniche de débarquement aménagée,
avec la grande porte qui s'ouvrait à l'avant.
Arrivés
au port des camions militaires nous ont trimballé jusqu'à la colo à
Lagatjar, c'était une ancienne caserne qui avait été occupée par
les allemands peu d'années auparavant.
Ils y avaient laissé de très mauvais souvenirs. De la colo on
pouvait voir les ruines du manoir du poète Saint Paul Roux. C'est là
que s'illustrèrent les nazis. Un jour alors que Saint Paul Roux
était au bourg de Camaret, un soldat s'était introduit dans le manoir
et avait violé et assassiné Divine, la fille du poète. Et puis
quelques semaines après, alors que Saint Paul Roux avait quitté
Lagatjar, d'autres soldats ont incendié le manoir. Cette terrible
histoire a inspiré le roman de Vercors, « le silence de la
mer ».
Au-début
tout allait bien. La découverte des environs, les alignement de
menhirs à la porte du camp, les pointes de Pen Hir et du Toulinguet,
les plages et les grèves où nous allions nous baigner.
Mais
le vendredi les monitrices nous expliquèrent le programme du
week-end. Les colons seraient divisés en deux groupes, ceux dont les
parents avaient coché la case « messe » dans le dossier
d'inscription et les autres. Les autres c'était moi et quelques enfants de mécréants !
Le
samedi après midi les premiers allaient à confesse à l'église de
Camaret, les autres restaient à la colo. Le dimanche les premiers
allaient à la messe et les autres faisaient le ménage dans les chambres et ramassaient les papiers autour des bâtiments.
La
deuxième semaine, même programme.
La
troisième semaine je me déclarais croyant et je fis partie des
privilégiés. Mais les choses se compliquèrent rapidement. Le curé
de Camaret n'apprécia pas du tout mes compétences catéchistiques.
Il s'en plaignit aux monitrices qui en furent fort marries !
Après
un jugement rapide je fus déclaré coupable et condamné aux corvées
du dimanche matin et à être privé de dessert !
Le
soir venu je pris mes clics et mes clacs, direction le port de Camaret
où j'espérais trouver une annexe et son aviron pour rentrer à la
maison!
Le matin je fus retrouvé sur la grève près des chantiers navals et de
la tour Carrée endormi au fond d'une embarcation.
Ceci
mit un terme définitif aux colonies de vacances.
Mais ma mère décidée à ce que je parte aussi en vacances chercha une autre solution. L'épicier du quartier, monsieur Bouguennec lui proposa un plan d'enfer !
Son père et son frère avait une ferme au Tréhou au pied des monts d'Arrée. Jean Bouguennec était un personnage. Il était sans doute l'un des rares paysans communistes du Léon. Son surnom le disait bien, Yann Ru, Jean le rouge. Il recevait chaque semaine le journal du parti communiste dédié au monde rural, « La Terre ».
Il avait un esprit curieux et inventif. La ferme était construite en contre bas d'une colline. A une centaine de mètres des bâtiments de la ferme coulait un ruisseau toujours en eau. Dans les années trente il en avait aménagé le cours, en creusant le lit au bout de la prairie. Il avait créé une dénivellation assez importante. Puis il avait construit une canalisation de pluisieurs mètres en planches, un peu comme celle que l'on voit dans les films des chercheurs d'or de du Far West. L'eau du ruisseau arrivait avec un bon courant sur les pales d'une roue de de plus d'un mètre de diamètre. Cette roue entraînait une grosse dynamo dissimulée dans une petite cabane en bois.
La fée électricité partait de cette pettite cabane pour rejoindre la maison grâce à un fil enterré. Jean Ru avait donc l'électicité à la maison avant la deuxième guerre mondiale.
Les habitants du Tréhou et des environs ne connaîtront ce progrès que dans les années cinquante.
Pendant la guerre la famille écoutait la radio de Londres sur un poste que l'on cachait quand les allemands qui tenaient une batterie en haut de la colline qui dominait la ferme descendaient pour voler quelques provisions.
Le petit citadin découvrait la ferme et ses travaux, on m'avait confié la tâche de garder les vaches. Au début je n'étais pas très rassuré, elle ne comprenait que le breton ! Mais après quelques jours nous avons trouvé un terrain d'entente. Je les conduisais d'un champ à l'autre selon la quantité d'herbe à brouter.
C'est en déambulant avec mes nouvelles copines que je découvris un spectacle que je revois encore en mémoire avec beaucoup d'émotion. Imaginez une mer de fleurs blanches qui ondule légèrement, régulièrement, comme la houle que l'on voit arriver lentement quand on navigue sur un petit bateau. C'était un champ de blé noir en fleurs. Un champ de cinq hectares. Je me souviens encore du parfum de miel qui s'en dégageait.
La ferme était située en bordure de la forêt du Cranou, la plus grande forêt du Finistère. A cette époque quelques habitants vivaient encore de leur métier, des bûcherons bien sûr mais également des charbonniers qui fabriquaient du charbon de bois et des sabotiers...
Monsieur Bouguennec craignant sans doute que mes chaussures de citadin ne tiendraient pas très longtemps dans les "ribils" c'est à dire les petits chemins creux autour de la ferme décida de me faire fabriquer une paire de sabots par les sabotiers de la forêt du Cranou. Il m'emmena donc dans la forêt, pas très loin de la ferme. Après avoir marché un peu au milieu des hêtres on entendit bientôt des voix. Nous étions arrivés au village des charbonniers et des sabotiers. A l'entrée une grande meule de rondins fumait, les charbonniers étaient à l'oeuvre. Des coups de marteau, des bruits de scie sortaient d'une grande batisse faite de branches, la hutte des sabotiers. Après les saluts de politesse de part et d'autre,monsieur Bouguennec demanda si on pouvait avoir une paire de sabots pour un enfant.
L'intérieur de la hutte était sombre, l'un des sabotiers travaillait sur un morceau de rondin de hêtre. Après l'avoir dégrossi il le fixa sur un établi et armé d'une grosse gouge il commença à creuser. Le travail avançait vite. Au bout d'un moment le sabot avait pris une jolie forme. Un autre sabotier s'était occupé de l'autre sabot. Au ciseau à bois et à la bédanne les sabotiers fignolèrent l'ouvrage.
L'essayage ne fut pas concluant, malgré la paille je n'étais pas à l'aise dans mes nouvelles chaussures. En rentrant à la ferme madame Bouguennec décida que je garderai mes galoches de la ville.
A la fin de mon séjour d'un mois chez quand suis revenu à Brest, j'avais beaucoup appris et c'est avec un peu de peine que j'ai quitté madame et monsieur Bouguennec.
Le temps des vacances était terminé, il fallait reprendre le chemin de l'école. J'ai peu de souvenirs de mon passage à l'école primaire. Je me souviens de quelques maîtres, mais, allez savoir pourquoi, ce sont surtout les récréations qui me reviennent en mémoire.
Les jeux de billes, ah les jeux de billes ! Parlez moi des jeux de billes, alors là j'en connais un rayon.
Les petits paquets, trois billes dessous et une dessus, en équilibre, placés à trois ou quatre pas, ça se jouait à deux, chacun tirait une bille pour dégommer le petit paquet, celui qui le touchait le premier remportait la mise.
Il y avait aussi le grand jeu qui rassemblait quatre, cinq ou six joueurs, à quatre ou cinq pas l'un des joueurs plaçait une grosse bille en verre, le cochonnet en somme, chacun son tour essayait de la toucher, en plein de dedans, pas en roulant, trop facile ! Il fallait quelquefois plusieurs tours pour que l'un réussisse. Il ramassait la grosse bille et toutes les billes jouées.
Encore un ? Le tosse tosse, vous connaissez peut-être mais pas son nom brestois. Tosser c'est quand un bateau vient cogner un autre bateau ou la cale en arrivant au port. Tosse tosse c'est presque pareil. On s'installe à proximité d'un mur, on joue à deux, à trois, peu importe. Le premier fait cogner sa bille assez fort contre le mur, plus c'est fort mieux c'est. La bille roule et s'arrête, le deuxième joue et puis le troisième, et puis ça joue jusqu'à ce que la bille d'un joueur tosse une autre bille, c'est gagné, il ramasse tout.
Il n'y a que la fin de triste, quand on compte les billes qui reste dans son sac.
Mais revenons à l'aventure maritime de mon père. Il avait réussi à mettre de côté quelques sous en vendant les crabes de Trégana. Son ambition était d'avoir un bateau et un mouillage à la Maison Blanche, la marina des brestois. Enfin si l'on veut.
En fait c'est une grève entre les Quatre Pompes et la pointe du Portzic. Bien abritée des vents d'ouest et du suroit elle était devenue le port de mouillage de beaucoup de petits bateaux de pêche. Chaque propriétaire de bateau avait construit son abri, une petite cabane, il y en avait une bonne trentaine serrées les une contre les autres, surplombant la grève. Chacun avait eu soin de peindre sa propriété ou de la badigeonner de goudron.
Pour accéder à ce paradis il y avait une condition, avoir un bateau.
Qu'à cela ne tienne, Avec l'aide d'un copain de l'arsenal, charpentier de marine, monsieur Pilvin, mon père s'est mis à construire une embarcation, pas une très grande, une plate d'un peu plus de trois mètres.
Monsieur Pochart avait prêté le local, sa future boucherie. Petit à petit la plate prenait forme. J'ai suivi de près les opérations, j'ai même un peu aidé quand il a fallu tenir les membrures pendant qu'il les clouait. Puis vint le temps du calfatage et enfin lle passage au goudron pour parachever l'étanchéité du bateau.
C'est monsieur Pochart qui a trouvé un véhicule pour transporter le navire à la Maison Blanche.
La crise du logement sévissait dans le village de cabanes. Là encore la solidarité a joué, la patronne du café de la Maison Blanche, Marie-Louise, avait un ancien blockhaus à sa disposition. Elle en laissa un coin à mon père pour qu'il puisse ranger son matériel, avirons, cordages et engins de pêche.
Le voilà donc devenu pêcheur plaisancier. A ce titre il avait acquis un certain nombre de droits et de devoirs. Il avait droit de pêcher avec trois casiers, un filet droit de cinquante mètres et une palangre de cinquante hameçons. Mais contrairement aux pêcheurs professionnels il n'avait pas le droit de vendre sa pêche. Mais bon ça c'est la loi, en fait chacun connaissait quelques amis trop contents d'avoir du poisson frais contre un petit dédommagement pour le déplacement !
De ce jour mon père a passé beaucoup de temps à la Maison Blanche, entre la pêche, l'aménagement de sa "résidence secondaire" et les moments quelquefois trop bien arrosés au café de la Maison Blanche, refuge de tous les pêcheurs. Mais passons, gardons le meilleur.
I l avait trouvé un vieux moteur à godille d'occasion, c'est ainsi qu'il appelait ce petit moteur hors bord. Il en a passé du temps aussi à réparer cette antiquité. Il s'en servait pour aller relever ses casiers et taquiner le tacaud sur les basses les plus proches de la Maison Blanche, le tonnage de la plate ne l'autorisait pas à trop s'éloigner du mouillage. C'est ce qui l'a poussé à rechercher un bateau plus grand, mais il lui faudra attendre un peu. En attendant il avait toujours un copain, surtout un, Ptit Jean, qui avait une embarcation plus importante et qui pouvait donc quitter la rade pour le goulet où les prises étaient plus conséquentes.
C'est dans cette plate que nous avons vécu quelques pêches mémorables. Un jour, il m'a montré un engin de pêche qu'il venait de fabriquer. D'une vieille boîte de conserve de cinq kilos dont il avait enlevé les deux fonds, sur l'un d'eux il avait mastiqué une vitre. Nous étions au printemps, le moment idéal pour pêcher les crabes mousse, ces petites araignées qui venaient à la côte en ribambelles, les unes derrière les autres.
Nous voilà partis, lui à la godille à l'arrière de la plate, moi en maillot de bain à la proue, armé de la boîte de conserve que je tenais dans l'eau pour explorer les profondeurs, à deux ou trois mètres de fond, on longeait la côte, au plus près des rochers, de la Maison Blanche vers la pointe du Portzic. Je ne dirai pas que nous avons fait des pêches miraculeuses mais de temps en temps nous tombions sur un défilé de crabes mousse. Aussitôt je lâchais la boîte et je plongeais, mes talents de nageur étant assez limité, je n'arrivais pas toujours jusqu'au fond mais quelquefois, la chance aidant j'arrivais à en saisir un ou deux, le bonheur !
Et puis vint la grande surprise.
Mon père allait à la pêche aussi souvent qu'il pouvait, araignées de ses casiers, tacauds pêchés sur les basses de la rade, congres pris à l'hameçon du grappin, maquereaux, merlans blancs de l'anse de l'île aux morts le produit de sa pêche était distribué, ou consommé à la maison, une partie qu'il vendait à des connaissances lui servait à continuer à alimenter sa petite cagnotte.
Un jour, il réussit à s'acheter un solex. Le seul véhicule à moteur qu'il eut dans sa vie. Son vieux vélo ne lui servait donc plus.
Pendant un certain temps,alors que la plate était à la Maison Blanche depuis quelques mois, en grand mystère il occupa encore le local de monsieur Pochart. Et un jour il m'apporta son vélo entièrement remis à neuf et peint d'un rouge bien vif, bien brillant.
Vous imaginez ma joie, un vélo, le début de la liberté ! Bon il n'avait pas de dérailleur mais j'avais de bons mollets. Il avait gardé le cadre, les jantes et le guidon, tout le reste était neuf.
Pour le freinage c'était un peu particulier, à l'avant il y avait un frein normal avec une poignée, un cable et des patins, mais à l'arrière, le moyeu de la roue était munie d'un frein à moyeu, quand on pédalait en arrière le vélo s'arrêtait.
A partir de ce moment ma vie a changé, le quartier est devenu trop petit. Le monde m'appartenait, enfin presque.
C'est aussi à cette époque que nous avons retrouvé l'appartement que nous habitions avant de partir à Logonna. Le quartier avait beaucoup souffert pendant notre absence, notre maison comme beaucoup d'autres avait été incendiée par les allemands. C'était donc une maison neuve. Nous habitions désormais au 86 route de Guilers.
Notre appartement était au deuxième étage. Neuf, mais pas très moderne, l'appartement se composait de trois pièces, la cuisine, salle de séjour en entrant, au fond, à gauche, la chambre de mes parents, au fond, à droite la chambre des enfants. Les toilettes étaient sur le palier, nous les partagions avec madame Boucher qui habitait l'autre logement du deuxième étage. Dans la cuisine une grande cuisinière à feu continu qui, en plus de la confection des repas servait de chauffage pour tout l'appartement. Pour faire sa toilette nous disposions d'un évier.
Pour les douches, une fois par semaine nous allions aux Quatre Moulins où se trouvaient les bains-douches.
Pas très moderne donc, mais c'était chez nous.
Au premier étage vivaient la propriétaire et sa fille , au rez de chaussée, mademoiselle Louise avait retrouvé la gérance de la coopérative des coopérateurs de France, la coop comme on l'appelait tout simplement.
Depuis les années trente le mouvement coopératif avait créé un peu partout en France des épiceries, les clients devaient prendre une part sociale pour avoir accès à la coop. Il s'agissait d'une somme modeste pour que chacun puisse adhérer.
Dans le quartier il y avait une petite dizaine de petits magasins, une boucherie, trois épiceries, la coop, l'éco, ou l'économie bretonne, un autre organisme coopératif et et l'épicerie de monsieur Bouguennec, la poissonnerie de madame et monsieur Caroff, une pâtisserie boulangerie et un café marchand de journaux.
Mes parents avaient retrouvé leur « chez soi » et leur voisine avec plaisir, pour nous, les enfants le « chez nous » c'était bien. La voisine, madame Boucher on ne s'en souvenait pas du tout.
Au premier abord cette grande femme âgée semblait bien gentille, ses lunettes aux verres épais qui ressemblaient à des loupes étonnaient un peu, mais le plus étrange à la vue et à l'odeur était le tabac à priser. Elle prenait délicatement une petite pincée qu'elle posait tout aussi délicatement sur le dos de sa main dans le creux entre le pouce et l'index, et puis elle portait sa main à son nez, pLes grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite.Les grèves se multiplient au printemps 1947, face au risque de rupture avec la classe ouvrière, dont une partie croissante reproche au parti communiste son inaction, voire sa complicité avec le gouvernement, de nombreux militants remettent en cause la stratégie de leur parti de participation au gouvernement tripartite.rès d'une narine et hop un grand coup d'aspiration et la poudre noire du tabac disparaissait, même opération pour l'autre narine, le tour était joué, madame Boucher avait pris sa dose. Rien à dire jusque là, la difficulté venait au moment de lui faire la bise... A part cela madame Boucher était une charmante voisine.
Le temps de l'école primaire se terminait.
Mais parlons un peu de nos loisirs, ceux des enfants du quartier, nous étions une petite dizaine du même âge. D'abord il y avait la rue...
Et oui la rue était le lieu des rencontres mais aussi le terrain de jeux, quand le temps était beau, comme presque toujours à Brest, du moins en ce temps là, en fin d'après-midi en revenant de l'école nous allions courir dans la pente du Polygone.
Et puis le jeudi, votre mercredi à vous les enfants du nouveau siècle, nous avions quelque terrains d'exploration dont le petit bois au-dessus de Kervalon, ou , un peu plus loin, sur les bords de la Penfeld vers Villeneuve . C'était selon l'humeur.
Il y avait aussi les loisirs en famille, quelquefois le cinéma à l'Olympia, rue Armor, au Quatre Moulins. D'autres fois, au printemps ou en été, le dimanche, nous partions en pique-nique à Sainte Anne du Portzic, la plage la plus proche de chez nous. C'était une vraie expédition. Il fallait prendre le bus ou le trolley bus, un bus électrique, aux Quatre Moulins jusqu'à Saint Pierre, après, pédibus jusqu'à Sainte Anne.
Et là, le bonheur, parties de cache-cache dans la prairie ou baignades jusqu'au soir.
Mais revenons au cinéma. La caisse des écoles organisait pour tous les petits brestois une fête de Noël. Pour notre école il s'agissait d'une séance de cinéma au cinéma Armor, rue Armorique à Recouvrance. A la fin de la séance nous recevions chacun une orange et un petit cadeau. Un film m'a particulièrement marqué, « les cinq sous de Lavarède ». Fernandel en était la vedette, c'était un très célèbre acteur à l'époque et même un peu plus tard. Il tournera pas mal de films de Marcel Pagnol.
Bref, dans ce film il jouait le rôle de Lavarède, un pauvre homme poursuivi par son propriétaire à qui il devait quelques mois de loyer. Un jour la chance tourna. Un vieil oncle d'Angleterre décéda en lui laissant un héritage fabuleux. Mais pour le toucher il fallait qu'il fasse le tour du monde en moins de trois cent soixante cinq jours sans autre fortune qu'une pièce de cinq sous. Cinq sous ça ne vous dit rien sans doute. A l'époque nous avions encore des pièces de cinq sous, en bronze, elles étaient trouées au milieu et valait vingt-cinq centimes.
Un film époustouflant !
A l'Olympia, le cinéma des Quatre Moulins, je me souviens d'avoir vu un film à faire peur, « les cinq tulipes rouges ». Après le tour de France, cinq coureurs sont assassinés, à chaque fois les enquêteurs trouvent une tulipe rouge près du corps, je ne vous dis pas l'ambiance, haletante !
Vint l'année 1949, celle de mes dix ans.
A l'école je me suis trouvé séparé de quelques bons copains. A l'époque, après le CM2 les élèves étaient orientés en fonction de leur niveau scolaire, certains dont j'étais entraient au cours supérieur pour préparer l'examen d'entrée en sixième, les autres étaient orientés en classe de fin d'études pour préparer le certificat d'études. Mon meilleur copain, Jean-Paul Fily est entré dans cette classe.
Cela ne nous empêchait pas de nous retrouver au port de commerce pour pêcher le chinchard. Le jeudi, à bicyclette, la ligne dans un sac, nous allions acheter un verre de gravettes blanches chez le marchand d'articles de pêche juste à côté de « notre » quai.
L'après-midi se passait à taquiner les petits chinchards, de la grosseur des grosses sardines. Quand nous en pêchions, quatre ou cinq, pas plus, Jean-Paul les apportait chez lui. Ma mère avait bien assez de poissons à cuisiner...
Ce fut aussi l'année de notre première communion. Si mon père n'était pas très chaud je ne l'ai jamais su, il avait décidé que ma mère était seule juge. Elle se déclarait très croyante, même si sa foi était très personnelle, je ne l'ai jamais vu aller à la messe le dimanche. Je crois qu'elle n'avait pas très confiance dans le clergé. Depuis mon aventure camarétoise je partageais cette méfiance.
Ce n'est pas cette épisode qui l'atténua. Avant la cérémonie de la communion nous faisions une retraite au cours de laquelle le prêtre nous demandait de trouver une mission, si nous n'avions pas d'idée il nous en suggérait quelques unes. En ce qui me concernait il me dit que si je voulais faire plaisir au bon dieu il fallait que j'essaie de ramener mon père à lui ! Sans le savoir il venait de perdre définitivement une ouaille.
La cérémonie eut lieu ma mère avait mis les petits plats dans les grands, j'étais très fier de mon costume de premier communiant, encore plus de la superbe montre, cadeau traditionnel pour une première communion ! Traditionnel mais surtout rituel, la première communion était avec la certificat d'études les passages obligés de l'enfance vers un statut pas tout à fait adulte mais presque!
Avant de tourner la page de ce chapitre il me paraît intéressant de rappeler brièvement le contexte politique, économique et social de cette période de l'après-guerre.
En 1945, la guerre à peine finie le général de Gaulle créa un gouvernement provisoire en attendant qu'une nouvelle constitution vienne fixer la forme de nos institutions. Il s'entoura de tous les partis qui avaient lutter contre l'Allemagne nazie.
Un gouvernement tripartite fut chargé de mettre en application le programme du Conseil National de la Résistance et de commencer la reconstruction de la France.
Ce gouvernement comprenait des ministres socialistes, chrétiens démocrates et communistes. On lui doit les grandes lois sociales concernant la sécurité sociale c'est à dire la santé, la famille, la vieillesse et le chômage. Au plan économique les ordonnances et les lois sur les nationalisations vont transformer en profondeur la gestion de la production du charbon, de l'électricité et du gaz, nationaliser en partie les secteurs de la banque et de l'assurance sans compter la transformation des usines Renault en régie nationale du fait de la trop grande proximité de leurs dirigeants avec le régime nazi.
La société se trouve aussi transformée ; en leur accordant le droit de vote les femmes se voient enfin autorisées à participer à la vie publique. Les enfants mineurs qui, pour une raison ou une autre, se trouvent en délicatesse avec la justice relèvent désormais d'une justice adaptée. le gouvernement provisoire entend protéger efficacement les mineurs, et plus particulièrement les mineurs délinquants . L’ordonnance affirme, outre la place prééminente du juge pour enfants et des tribunaux pour mineurs, la nécessité de prendre largement en compte la personnalité du mineur délinquant et de donner la primauté à l’éducation sur la répression. C'est une révolution, des bagnes pour enfants on passe une volonté de recherche de solutions de protection des mineurs sans abandonner la nécessité de sanctionner les faits délictueux qu'ils commettent. Des garde chiourme on passe à la création du corps d'éducateurs de la justice.
L'avenir semble radieux...
Revenons en 1949, quatre ans ont passé, beaucoup de choses ont effectivement changées. Mais la vie quotidienne des français, en particulier celle des ouvriers reste difficile.
En 1974, Jean Freustié publia son livre qui deviendra la référence des économistes libéraux et dans lequel il écrit que les trente dernières années qui précèdent sont « les trente glorieuses ». Encore maintenant cette expression est employée par les journalistes pour qualifier la période qui court de 1944 à 1974.
S’il est indéniable qu'entre 1950 et 1974 le niveau de vie des français s'est amélioré on ne peut pas dire que cela soit vrai pour tous et surtout pas en ce qui concerne les cinq premières années de ces fameuses trente glorieuses.
Je ne connais pas le niveau de vie personnel de Jean Freustié en 1949 mais je peux vous dire qu'économiquement ce n'était pas la gloire chez nous. Ma mère attendait avec impatience les fins de quinzaine, les ouvriers de l'arsenal n'étant pas encore mensualisés.
Les tickets de rationnement créés par la gouvernement de Vichy existait encore, la carte de pain devait encore être présentée chez le boulanger pour acheter la ration hebdomadaire de pain et ce jusqu'en février 1949. Elle avait été supprimée en 1945 mais devant les difficultés d'approvisionnement elle fut rétablie en janvier 1946.
Cette « carte d’identité alimentaire » donnait droit à un contingent de coupons (pour les rations mensuelles comme le sucre ou le café) et de tickets (pour les rations hebdomadaires ou journalières), à remettre aux commerçants en plus du paiement des produits.
La quantité dévolue à chacun est définie selon l’âge et la profession.
A l'automne 1946 les semences de blé d'hiver gèlent causant une grave crise agricole et provocant une crise du pain le gouvernement décida secrètement de réduire la ration de pain à 250 grammes au premier mai 1947.