lundi 9 septembre 2019

La loi de 1905, la laïcité de l'Etat républicain, la liberté de conscience garantie pour tous.



La loi de 1905 est devenue au fil des décennies l’un des socles de République. Elle a défini l’art et la manière de vivre en paix en garantissant à chacun la liberté de conscience.
Modifiée à de nombreuses reprises, elle ne ressemble plus beaucoup à ce qu’elle était à son origine. Depuis le 9 décembre 1905 elle a connu une dizaine de modifications, mais les deux articles essentiels, les deux premiers, ont cependant tenu bon malgré les attaques continuelles de ceux qui, au moment de son vote, avaient promis qu’ils la détruiraient…
Cette loi qui, sans la nommer, définit une des valeurs essentielles de la République, la laïcité, et les raisons qui ont lutté pour l’imposer oblige à être particulièrement vigilants dès que l’on parle de la réviser, voire comme il en est régulièrement question, de la supprimer.
Elle répondait à une situation trouble, celle des débuts de la Troisième République.
Pour bien rendre compte de l’importance de cette loi qui a mis fin à plus de quinze siècles d’une histoire tourmentée  deux entrées sont possibles, la première permet de mieux comprendre les raisons qui ont  conduit les législateurs de la IIIème République à la faire voter, la seconde relate les relations difficiles entre les gouvernements successifs de la France et la Papauté depuis le baptême de Clovis .

D’abord, donc un retour sur les évènements qui ont précédé ce 9 décembre 1905. Il s’agit en fait de l’histoire de la naissance et l’installation de la Troisième République. Impossible de comprendre cette loi d’apaisement, telle qu’elle a été voulue par son artisan, Aristide Briand sans se rappeler cette période charnière.
 Ce ne sont pas les sources qui manquent. En ce qui concerne les évènements et le climat politique, social et culturel des premières années de la République le livre de Michel WINOCK, « Décadence fin de siècle »  a été bien utile.
Quelques sites, Gallica, en particulier pour la presse de l’époque, d’autres plus spécialisés répondent plus précisément au souci de mieux rendre compte du climat politique et social de l'époque. Après quelques recherches le site de l’ENS de Lyon, « persée.fr » a permis de suivre pas à pas les débats parlementaires qui ont abouti au vote de la loi.

Pour la loi elle-même, quoi de plus légitime que le rapport parlementaire présenté en 1905 par Aristide Briand,  le rapporteur de la commission parlementaire présidée par Ferdinand Buisson. L’histoire de ce rapport mériterait sans doute  un développement plus important, mais il faut bien se limiter. L’exposé de l’une de ses parties, le chapitre consacré à l’histoire des rapports entre Rome et les différents pouvoirs qui ont dirigé la France à travers les siècles suffira à montrer combien le souci des responsables de ce projet était de dépassionner le débat entre les catholiques et les républicains. 
Commençons donc par un tour d’horizon de ces trente premières années de la IIIème République.
1905 est en quelque sorte un aboutissement, celui de combats sans concession qui ont commencé dès la chute de l’Empire, après la défaite de Sedan, le 2 septembre 1870. 
Le 4 septembre Léon Gambetta proclame la République, un gouvernement de Défense nationale est constitué pour continuer la guerre. Mais les prussiens progressent, le gouvernement doit se retrancher à Bordeaux. Le 18 Janvier, à Versailles,  les prussiens proclament l’unité allemande. Guillaume Ier devient empereur d’Allemagne. Le 28 janvier un armistice est signé.
Fin de l’empire en France, proclamation de l’unité allemande et création de l’empire allemand, cette période est celle de grandes transformations en Europe, on assiste également en septembre 1870 à la prise de Rome et à la déclaration de l’unité italienne, avec pour conséquence la disparition des états pontificaux et du pouvoir temporel du pape.
C’en est trop pour Pie IX, qui avait publié en 1864 l’encyclique Quanta cura et le Syllabus de 1864 qui condamnait « les monstrueuses erreurs politico-religieuses du XIXème siècle, libéralisme, socialisme, maçonnerie, gallicanisme et rationalisme jusqu’aux actions des associations catholiques libérales… ». Cette perte du pouvoir temporel du pape va marquer durablement les rapports entre la Papauté et la République.
Fin du second empire et proclamation de la République, mais cette république reste très fragile, ses premiers pas vont durer une dizaine d’années.
Le 8 février 1871, l'Assemblée nouvellement élue est majoritairement monarchiste : sur 675 élus, environ 400 monarchistes (dont 182 légitimistes et 214 orléanistes), et 250 républicains avec une minorité de socialistes. Adolphe Thiers, ancien ministre de l'Intérieur de Louis-Philippe, est nommé Chef du pouvoir Exécutif de la République française. Le 19 février, il constitue un gouvernement, composé de ministres du centre droit et de la gauche modérée.
Après la signature de l’armistice et le couronnement de Guillaume Ier, c’est la Commune dont la fin tragique marquera durablement les rapports au sein de ce qui l’on appellera plus tard la gauche.La Chambre étant divisée en trois grands blocs, les Légitimistes, les Orléanistes et les Républicains, les monarchistes doivent s'allier entre eux pour espérer le retour d'un roi. Or cette alliance ne se fait pas. En effet, par le Manifeste du 5 juillet 1871, le comte de Chambord, le prétendant au trône légitimiste, refuse d'adopter le drapeau tricolore pour lui préférer le drapeau blanc. Ce refus, empêche la Restauration et sépare les Orléanistes des Légitimistes.
Devant les échecs d'une restauration, Thiers semble se tourner de plus en plus vers un régime républicain très modéré, et dans un discours du 13 novembre 1872, il affirme son ralliement à la République, qu'il veut socialement conservatrice et politiquement libérale.
Mais les royalistes ne baissent pas les bras, ils continuent à croire au retour de la royauté.
En attendant cette restauration, le maréchal Mac Mahon, qui a dirigé la lutte contre la Commune et organisé la répression, est élu à la tête de l'État. Mais les divergences entre Chambord et les orléanistes et la montée en puissance des républicains à l'assemblée au cours des années 70 rendent difficile toute tentative de restauration des Bourbons et le projet légitimiste est définitivement abandonné.
C’est aussi sous la présidence de Mac Mahon que la politique dite de l'ordre moral, fondé sur l'encouragement des valeurs religieuses se met en place. Cette politique ouvertement catholique fidèle au pape se complète de mesures farouchement antirépublicaines. La censure d'État frappe la presse républicaine, la commémoration du « 14 juillet » est interdite, les bustes de Marianne sont retirés des mairies, les enterrements civils sont prohibés. Par ailleurs, l'importante loi de réforme administrative du 20 janvier 1874 donne au chef de l'État et à ses préfets le droit de nommer les maires dans toutes les communes, mesure fort mal reçue dans les campagnes pourtant acquise au parti de l'ordre.
Les élections législatives de 1877 fragilisent l'influence des Orléans, et le président conserve son pouvoir uniquement grâce au soutien du Sénat. Pas pour longtemps, les élections sénatoriales de décembre 1878, confirment la montée des républicains et le déclin des royalistes. Sans majorité, Mac Mahon est contraint de quitter le pouvoir en 1879, mettant fin au projet d'une nouvelle restauration.
C’est la fin de la période d’incertitude, la République va pouvoir s’installer, mais ce sera dans la douleur. Les milieux monarchistes même divisés restent influents.
Cependant la République se renforce, Jules Grévy, est élu président de la République, des décisions sans ambiguïté sont prises :
Le 14 février 1879, la Marseillaise est l'hymne national.
Le 6 juillet 1880, le « 14 juillet » est déclaré fête nationale, commémorant la fête de la Fédération de 1790.
Le 11 juillet 1880, les communards sont amnistiés.
Des lois importantes sont votées après les élections de 1881 qui voient une majorité républicaine très nette, 487 contre 80 conservateurs, Jules Ferry, désormais l’homme fort du gouvernement fait voter les lois scolaires.
Dans l'esprit des républicains, l'école doit être le moyen pour les Français de lutter contre l'ignorance, "d'éclairer chaque jour davantage le suffrage universel" (Gambetta). Il faut donc que l'école soit gratuite, obligatoire et laïque. L'objectif principal de Jules Ferry est de mettre en place une école républicaine qui forme des citoyens éclairés et qui puisse réunir sur les bancs de l'école les enfants que mêleront plus tard le service militaire.
La loi Ferry du 16 juin 1881 établit la gratuité de l'enseignement primaire dans les écoles publiques et la nécessité de l'obtention par les instituteurs d'un brevet de capacité. Elle est complétée par la loi du 28 mars 1882 qui affirme l'obligation pour les enfants de 6 à 13 ans de fréquenter les bancs de l'école qui serait désormais laïque. La fin des études primaires est sanctionnée par un certificat d'étude, décerné après un examen public. Quant au personnel enseignant, il est aussi laïcisé par la loi Goblet du 30 octobre 1886, et sa formation est votée dans la loi Paul Bert du 9 août 1879, chaque département doit avoir une école normale primaire d'instituteurs et d'institutrices.
D’autres lois vont confirmer le caractère républicain du régime, elles mettent fin aux mesures prises par le gouvernement de l'Ordre moral:
La loi du 29 juillet 1881 établit un régime libéral en matière de presse.
La loi du 30 juin 1881 accorde la liberté de réunion publique sans autorisation.
Sur le plan social, la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 légalise les syndicats, sauf au sein de la fonction publique et des corps dépendants de l'État.
Tandis que, sur le plan familial, la loi Naquet du 27 juillet 1884 rétablit le divorce pour faute.
Enfin, du point de vue administratif, la loi du 5 avril 1884 consacre le principe de l'élection du conseil municipal au suffrage universel masculin (tous les 4 ans jusqu'en 1929) et le principe de l'élection du maire et de ses adjoints par le conseil municipal.
Certains corps de l'administration, notamment celui de la magistrature, restaient des milieux conservateurs qui avaient fidèlement servis l’Empire. Pour les républicains, il est urgent de les épurer des hauts fonctionnaires qui pourraient s'opposer à eux. Déjà, lors de l'application des décrets du 28 mars 1880, 200 magistrats avaient refusé d'expulser les jésuites et avaient démissionné. Par la loi du 30 août 1883, Jules Ferry touche à l'inamovibilité des magistrats du Siège en la suspendant pendant trois mois, le temps pour le gouvernement de mettre à la retraite ceux qui étaient hostiles à la forme républicaine de gouvernement. Sont notamment visés « les magistrats qui, après le 2 décembre 1851, ont fait partie des commissions mixtes » c'est-à-dire ceux qui avaient prêté main-forte à Louis-Napoléon Bonaparte contre la République. En assainissant le corps judiciaire, les républicains s'assurent désormais que les décisions de justice ne contrecarrent pas la volonté du Législateur.

On peut imaginer les réactions des milieux monarchistes et catholiques à toutes ces nouvelles mesures, mais nul besoin de se donner cette peine il suffit de lire la presse conservatrice et catholique pour s’en rendre compte.
Michel Winock en a tracé un portrait saisissant.
« Pour instaurer leur régime, les républicains ont dû lutter contre l’Église, la meilleure alliée des conservateurs monarchistes. Jules Ferry, le grand initiateur de l’école moderne, fait preuve d’un esprit modéré, qui ne souhaite pas anéantir la religion, mais cela n’empêche pas la presse conservatrice de dénoncer en lui le libre penseur, le positiviste, le franc-maçon, l’ennemi du christianisme. »
« La presse catholique donne le ton. La Civilisation, le 31 mars 1880, en appelle au rétablissement de la monarchie : « Le clergé séculier, les évêques de France ne séparent pas leur cause de celle des congrégations régulières. L’Église entière veut être associée à la proscription dont on honore quelques-uns de ses membres. Dès aujourd’hui, il y a guerre irréconciliable entre les catholiques et les factieux qui nous commandent. Le devoir de notre roi devient plus impérieux que jamais. Trente millions de Français sont opprimés dans leur conscience et dans leur liberté. Sire, délivrez-nous promptement… »
La République s’installe mais ses ennemis sont encore bien décidés à lui mener la vie dure.
Le souvenir de la défaite de 1871 et surtout la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine vont peser lourd dans le déroulement des années 80. Dès 1882 Déroulède créée la ligue des Patriotes qui reçoit un accueil favorable dans tous les milieux, apolitique au départ la ligue devient anti socialiste et anti parlementaire dès 1885.
En 1887, Déroulède rejoint le général Boulanger qui revendique un gouvernement d’autorité, un président élu au suffrage universel, c’est le « Boulangisme ».Le général Boulanger va regrouper derrière lui tous les mécontents, ceux qui souhaitent détruire la République, les monarchistes, les bonapartistes, les catholiques mais aussi certains radicaux au moins dans les premiers mois, les socialistes qui ne veulent pas de cette république bourgeoise, les blanquistes, d’anciens communards, Rochefort ou l’amie de Jules Vallès, Séverine…
L’aventure se termine en 1889, Boulanger menacé de la Haute Cour s’enfuit, ses troupes se dispersent sans perdre leur volonté de continuer le combat chacune sous leur propre drapeau.
Les années 90 auraient pu être celles de l’apaisement, la République avait tenu bon mais les attaques vont venir de tous les bords.Les mouvements révolutionnaires, surtout les anarchistes, se développent dans toute l’Europe.En France, la revendication sociale est brutale avec Ravachol, la violence politique atteint son extrême par l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot. Le mouvement ouvrier, plus anti gouvernemental qu’anti républicain s’organise aussi, La revendication du jour chômé pour le premier mai se terminera par la mort de 9 ouvriers tués par l’armée lors de la grande grève de Fourmies en 1891.
Le nouveau régime connaît encore de nombreux opposants, partisans de la monarchie et de l’Empire ou nostalgiques d’un Ancien Régime qui sont loin d’avoir tous désarmé. Surtout, il est resté en butte à la hiérarchie catholique et au gros du clergé, fidèles aux enseignements pontificaux qui condamnaient le « monde moderne », le libéralisme et la démocratie. La volonté des maîtres de l’heure de laïciser l’État et l’École n’a fait qu’aviver cette fracture religieuse. Les choses évoluent malgré tout, en 1892, Léon XIII qui vient de succéder à Pie IX, par son encyclique Inter sollicitudines de 1892 reconnaît la République, entraînant le «ralliement » de certains catholiques.
Mais à partir de 1890, l’Église de France se joint massivement au mouvement antidreyfusard, antirépublicain et antisémite qui menace les institutions du pays dans les années 1898-1900. La gauche tout entière fait bloc, et Waldeck-Rousseau, «républicain modéré mais pas modérément républicain » selon sa propre expression, devient chef d’un gouvernement rassemblant le centre, les radicaux et même les socialistes.
Il fait voter en 1901 une loi libérale sur les associations, mais en exclut les congrégations religieuses, qui restent soumises à autorisation. Fidèle à la tradition gallicane il souhaite réduire l’influence des congrégations enseignantes. Il souhaite cependant appliquer «sa » loi avec un certain libéralisme. Tel n’est pas le cas de son successeur en 1902, Émile Combes. Celui-ci ne veut pas la séparation des Églises et de l’État, car il souhaite contrôler le clergé. Les circonstances vont néanmoins précipiter les événements. En 1903, l’intransigeant Pie X succède au pragmatique et diplomate Léon XIII. En avril 1904 le président de la République, Émile Loubet, rend à Rome en visite officielle, le pape proteste énergiquement, il ne reconnaît pas l’annexion de la Ville Éternelle par le Royaume d'Italie en 1870. C’est la rupture des relations diplomatiques avec Paris.
Dans le climat social qui s’alourdit deux solutions s’offrent aux républicains, la prise du contrôle de l’église en aggravant les termes du Concordat, pour en revenir à un gallicanisme pur et dur, en risquant de provoquer une guerre civile dans certaines régions ou décider d’une séparation entre l’Etat et l’église.
Deux visions portées, l’une par les radicaux et la gauche socialiste qui reprennent la thèse du contrôle de l’église, l’autre par ceux qui souhaitent préserver la paix sociale, et qui prônent la séparation, ceux que l’on retrouve dans les sociétés de pensée comme la maçonnerie, la «Libre Pensée », la Ligue des droits de l’Homme, etc. Les socialistes aussi, mais plus pour des questions de stratégie. Jean Jaurès veut presser le mouvement pour contraindre les radicaux, une fois la Séparation votée, à se prononcer sur les réformes sociales.
Émile Combes et le congrès radical finissent par se résoudre à cette Séparation dont en fait ils ne voulaient guère quelques mois auparavant.
Tout est en place pour entrer dans le vif du sujet : la loi de 1905.Dès juin 1903, une commission avait été créée à la Chambre des députés pour étudier le sujet. Composée de 33 membres — 17 de gauche et 16 de droite —, elle n’inclut aucun radical, car le parti de Combes ne voyait pas alors l’intérêt du débat.Présidée par Ferdinand Buisson, célèbre pour son combat pour un enseignement gratuit et laïque, à travers la Ligue de l'enseignement. Grand commis de l’État, proche de Jules Ferry, il a contribué à diffuser le substantif « laïcité ». Pendant le Second Empire, jeune professeur agrégé de philosophie, il refuse de prêter serment à l’empereur et émigre en Suisse. Plus tard, en 1927 pour tout autre chose, il obtiendra le prix Nobel de la Paix.Le rapporteur, Aristide Briand, député socialiste de la Loire, nouvellement élu en 1902. Né à Nantes en 1862, très proche de Jaurès dont il est le principal lieutenant à la tête du Parti socialiste français (PSF) qui s’oppose souvent au dogmatique Jules Guesde et à ses amis du Parti socialiste de France (PsdF). Il va jouer un rôle-clé dans l’élaboration de la loi. Bien que membre de la Libre Pensée et hostile à toute intervention de l’Église dans la vie publique, il ne voit pas l’intérêt pour la République à risquer une guerre civile en faisant une loi de combat. Lui aussi, En 1926, devenu ministre des Affaires Etrangères il sera par le prix Nobel de la Paix. Briand est un conciliateur qui va devoir à la fois s’opposer aux adversaires de droite de la Séparation mais aussi à ses propres «amis ». Toute son habileté — et elle va se révéler grande — va être de montrer aux opposants à la loi qu’il est leur meilleur rempart face aux excès des anticléricaux et à ceux-ci que son texte est le seul à pouvoir être accepté par le pays sans déchirements. Du grand art.Fin octobre 1904, la loi n’est toujours pas voté, une nouvelle étude commence, en l’absence de Buisson, malade, Briand s’attelle à la tâche, il s’entoure de trois collaborateurs qui vont préparer le rapport parlementaire, chacun se voit confier une partie du rapport mais Briand garde la main sur l’ensemble du projet, il veut une séparation qui ne soit pas la victoire d’un camp sur l’autre, il veut une église libre dans un état libre, sa laïcité n’est pas un combat contre toute forme de religion mais une neutralité de l’Etat face aux croyances.Début 1905 Combes se retire, remplacé par Rouvier qui ne croit pas à la séparation, mais il lui est impossible d’arrêter les débats. Le 17 mars le rapport est présenté aux députés.
Les débats vont durer du 21 mars au 3 juillet, ils seront d’une haute tenue philosophique des deux côtés, Aristide Briand, Jean Jaurès vont peser pour convaincre les socialistes et les radicaux qui dénoncent un projet trop favorable aux catholiques.
Le 12 avril l’article 1, « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. », est voté par 422 voix pour contre 45.
Le 13, une partie de l’article 2, « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » est adopté par 337 voix contre 243.
Mais l’essentiel des débats vont se concentrer sur l’article 4 qui prévoit que les biens des établissements de culte et la jouissance des lieux de culte reviendront à des associations de fidèles créées à cet effet, aucune mention n’est faite des églises organisées existantes. Celles-ci sont opposées à ces dispositions, elles craignent la naissance de communautés de laïcs qui se révéleraient autonomes des autorités épiscopales.
Aristide Briand négocie avec les catholiques modérés dont l’évêque de Rouen. La loi est enfin adoptée.
La séparation et la fin du concordat tiennent dans ces deux articles. Inévitable en 1905, cette loi demeure indispensable en 2019…
… Son histoire ne s’arrête pas. Depuis 1905 elle a connu bien des attaques, ses adversaires n’ont jamais renoncé.
Et pourtant les motifs qui ont conduit à cette mesure de bon sens n’ont pas disparu. Pour la défendre à l’assemblée, Aristide Briand a présenté un rapport qui dans sa partie historique montre combien cette loi était devenue indispensable pour assurer la paix sociale.


Rapport fait au nom de la Commission relative à la SÉPARATION DES EGLISES ET DE L’ETAT ET A LA DÉNONCIATION DU CONCORDAT.
Par M. ARISTIDE BRIAND, député.
Extraits.

Dès juin 1903, une commission créée à la Chambre des députés pour étudier le sujet en 1903 piétine, Combes a proposé un projet qui  dévoile sa pensée profonde : continuer à contrôler l’Église en entravant son développement. Cette proposition se heurte à de vives oppositions.
Face à cette levée de boucliers, la Commission décide de fusionner son texte avec celui de Combes , qu’elle ne peut ni accepter ni ignorer. Cette mission ardue échoit à Aristide Briand, Ferdinand Buisson étant malade. Pour mener à bien sa tâche, Briand va s’appuyer sur trois collaborateurs : Léon Parsons, journaliste spécialisé dans les débats parlementaires, socialiste — il avait travaillé avec Briand au comité général du PSF —, c’est un homme cultivé, libéral, de famille catholique ; Paul Grunebaum-Ballin, jeune auditeur au Conseil d’État, d’origine juive, recommandé par Léon Blum et qui vient de publier un ouvrage juridique sur la séparation ; enfin et peut-être surtout, Louis Méjan, haut fonctionnaire protestant, frère de pasteur, proche d’hommes politiques tant radicaux que modérés, commissaire du gouvernement près le conseil de préfecture de la Seine. Méjan souhaite une séparation libérale loin du sectarisme de Combes
Aristide Briand a réparti la tâche entre ses trois collaborateurs : à Parsons revient l’introduction historique du projet, de Clovis à la Révolution et du Concordat au ministère Combes ; Grunebaum-Ballin rédige la partie consacrée aux législations étrangères ; tandis que Méjan intervient sur l’ensemble du texte. Mais, tant dans l’inspiration que dans la rédaction, on retrouve la main de Briand.
Il veut une séparation qui ne soit pas la victoire d’un camp sur un autre, mais qui aboutisse au rêve d’un Montalembert ou d’un Lamartine dans les années 1830 : une Église libre dans un État libre. Il s’éloigne donc de nombreux radicaux et socialistes, mais pas de Jaurès : sa laïcité n’est pas un combat contre toute forme de religion, mais une neutralité de l’État face aux croyances.
C’est la partie historique qui semble le mieux expliquer la nécessité de parvenir à une séparation claire et respectueuse des convictions de chacun.
Laissons  la parole à Aristide Briand, et à Léon Parsons.

« Messieurs,
En 1778, quelques années à peine avant la Révolution il existait dans le royaume de France une moyenne de 130 000 ecclésiastiques. On pouvait les répartir ainsi : 70.000 appartenaient au clergé séculier  parmi lesquels on comptait 60 000 curés et vicaires 2 800 prélats, vicaires généraux, chanoines de collégiales 3.000 ecclésiastiques sans bénéfices. Quant au clergé régulier le chiffre des ecclésiastiques qu'il comprenait s'élevait à 60 000.
Ces chiffres sont empruntés à l'abbé Guettée, et Taine les donne comme authentiques. De Pradt, le
célèbre diplomate ecclésiastique, le conseiller et le collaborateur de Napoléon dans son œuvre concordataire nous apporte un dénombrement analogue.
Ces 130.000 ecclésiastiques possédaient, à la veille de la Révolution, un tiers de la fortune de la France.

Dans la première partie de cette étude, on verra comment les rapports entre l'Eglise catholique et l'Etat français ne cessèrent jamais d'être troublés.
Sans insister sur la partie anecdotique, nous l'appellerons avec quelques détails les principaux expédients grâce auxquels la royauté française crut pouvoir atteindre à des rapports sereins avec Rome, et comment elle n’y parvint jamais, pas plus d'ailleurs qu'à s'affranchir, par le gallicanisme, de la tutelle gênante du Saint-Siège.
Dans une deuxième partie, nous étudierons les tentatives infructueuses des pouvoirs de la Révolution et nous verrons comment le Concordat napoléonien permit à l'Eglise de se reconstituer et d'acquérir, au cours du XIXe siècle, une puissance égale à celle que nous lui avons connue quelques années avant la Révolution.

De CLOVIS à MIRABEAU

L’adhésion  de Constantin aux idées chrétiennes avait inauguré une ère nouvelle dans l'histoire du christianisme. Depuis le jour où Constantin présida le Concile de Nicée (325), depuis le moment où, après avoir été le souverain pontife de la religion païenne, il se proclama, devenu chrétien, « empereur et docteur de la loi et prêtre », les tendances de la religion de Jésus se trouvèrent profondément modifiées. La parole du Galiléen « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» fut désormais sans application une confusion s'établit entre le spirituel et le temporel.
L’Eglise emprunta, pour s'organiser, les cadres administratifs de l'Empire, et elle fut amenée, par la succession des circonstances, à prendre en mains une part considérable de la puissance temporelle. Lorsque les Barbares envahirent la Gaule, ils se trouvèrent en face d'une situation de fait, l'Empire tombé, l'évêque avait remplacé, presque partout, le  fonctionnaire romain.
Le pouvoir de l'évêque était si bien établi dans la cité romaine qu'il devint un des éléments nécessaires à l'installation définitive des envahisseurs sur le vieux sol gaulois. C'est la raison même de la conversion de Clovis.
Une lettre de l'évêque le plus considérable de la fin du Ve siècle, Avitus, métropolitain de Vienne fait prévoir la conception romaine d'un roi de France, fils aîné de l'Eglise et même la prétention qu'aura bientôt Rome, pour établir définitivement son pouvoir, de créer un monarque place sous sa dépendance et dont le pouvoir temporel s'étendit aussi loin qu'allait sa force spirituelle. La lettre du métropolitain de Vienne prévoit déjà l'empire chrétien de Charlemagne.
Cette lettre est le premier texte précis, dans lequel se manifestent les intentions, les secrets désirs, les espérances de Rome. On y sent déjà quelle force attend l’Eglise romaine de sa collaboration intime avec la nation. Elle fait prévoir la conception romaine d'un roi de France, fils aîné de l'Eglise et même la prétention qu'aura bientôt Rome, pour établir définitivement son pouvoir, de créer un monarque placé sous sa dépendance, et dont le pouvoir temporel s'étendit aussi loin qu'allait sa force spirituelle.
La mainmise de la papauté dans les affaires intérieures de la royauté franque ne s'établit pas cependant sans d'assez grandes difficultés. En face des prétentions romaines, il y eut, dès l'origine, une tendance de la nation à vivre de ses propres ressources et de sa propre pensée, à l'abri de toute ingérence extérieure.
Tout au long des siècles la lutte fut dure entre les souverains mérovingiens et Rome pour la nomination des évêques. Mais les deux puissances ont besoin l’une de l’autre.
En 750, Etienne II le pape, s'adresse à nouveau à Pépin. Il fait le voyage de Paris et conclut bientôt avec le prince des Francs une alliance décisive, qui ouvre définitivement l'ère de la puissance romaine, en même temps qu'elle contribue à établir en France la domination de la dynastie carolingienne.

Cette domination fut surtout assurée par une cérémonie qui empruntait aux croyances religieuses du
temps une portée immense. Pépin venait d'être élevé au trône de France. Suivant la coutume, il y avait eu élection. Mais, au moment où, avec ses deux fils, il allait entreprendre une guerre contre les Lombards, le pape lui donna l'onction sainte, ainsi qu'à ses deux fils.

Dans l'Histoire générale, de Lavisse et Rambaud, l'importance essentielle de cette intervention papale est marquée en quelques phrases décisives. Le sacre était une nouveauté chez les Francs. Aucun des Mérovingiens, pas même Clovis, ne l'avait reçu. Cette cérémonie mystique élevait le roi au-dessus du peuple, d'où il était sorti. Les Francs avaient élu Pépin, mais, le jour du sacre, le pape leur a interdit à jamais de se servir de leur droit d'élection; ni eux, ni leur descendance ne pourront prendre un roi dans une autre race, celui-ci ayant été élu par la divine Providence pour protéger le siège apostolique. Désormais les « reins » du roi et de ses fils sont sacrés. Dieu y a mis le pouvoir d'engendrer une race de prince que les hommes, jusqu'à la fin des temps, ne pourront renier sans être reniés par le Seigneur. Autrefois les guerriers portaient leur chef sur le bouclier au bruit des armes et des acclamations. A Saint-Denis, ce n'est pas un homme, c'est une dynastie qui a été élue au chant des cantiques.
Le Seigneur a repris aux hommes le pouvoir de faire des rois. C'est Lui qui « les choisit dès le sein de leur mère ». La raison de régner, la source de l'autorité royale sera désormais la grâce de Dieu. »
La force morale qu'en recueillit la loyauté carolingienne est incontestable mais celle-ci ne fut pas en reste avec la papauté. Elle contracta envers celle-ci des obligations que Rome sut lui rappeler au moment voulu. En 756, le roi des Francs remet les clefs de vingt-deux villes entre les mains du pape; il est vrai que, quelque temps auparavant, Etienne II avait écrit aux Francs « Selon la promesse qui nous a été faite par le Seigneur Dieu, notre rédempteur, je vous prends entre toutes les nations, vous, peuple des Francs, pour mon peuple spécial. »
En 851, le concile de Soissons obtint que certains crimes, entre autres l'inceste, soit soumis à la juridiction ecclésiastique.
Mais cette collaboration intime de la royauté et de l'Eglise connaîtra un moment très difficile pour la royauté, au début du XIIème siècle, les prétentions romaines deviennent de plus en plus arrogantes avec Grégoire VII. Elle a accru ses prétentions à la domination universelle. Elle les a précisées dans des textes définitifs, dans des formules, sous des images. Seul, le pontife romain peut être appelé œcuménique. Son nom est unique dans le monde. Il ne peut être jugé par personne. L'Eglise romaine ne s'est jamais trompée et ne se trompera jamais. Le pontife romain a le droit de déposer les empereurs. Il y a ainsi vingt-sept propositions, qui affirment à la face du monde, la suprématie du pape sur l'Eglise et sur les princes. 
Ces principes n'ont pas été inventés de toutes pièces par Grégoire VII. Ils sont en germe dans le droit canonique et dans les décisions des conciles mais c'est ce pape, célèbre à juste titre dans l'histoire de l'Eglise, qui a coordonné ces éléments divers et a dressé le monument juridique de la théocratie romaine. Armée de cette charte théorique de ses droits, la Papauté a voulu en appliquer les principes au gouvernement des sociétés. Elle a voulu établir son autorité indiscutée sur les évêques et les prélats de toutes les nations chrétiennes.
Mais elle a trouvé en face d'elle des princes, qui, par un usage consacré, avaient conservé la nomination aux grades ecclésiastiques. La guerre qui s'en suivit entre la Papauté et la royauté germanique est demeurée célèbre sous le nom de Querelle des investitures. Sans doute, Rome fut finalement vaincue; mais à la suite de quelles luttes Au début de cette querelle, Grégoire VII avait déposé Henri IV, en des termes que l'Histoire a conservés et qu'il n'est pas inutile de citer ici :  « Pour l'honneur et la défense de ton Eglise, disait-il, au nom du Dieu tout-puissant, du Père, du Fils et du Saint-Esprit, par ton pouvoir et ton autorité, je nie au roi Henri, qui s'est insurgé avec un orgueil inouï contre ton Eglise, le gouvernement de l'Allemagne et de l'Italie: je délie tous les chrétiens du serment de fidélité qu'ils lui ont prêté ou qu'ils lui prêteront. Je défends que personne ne le serve comme on sert un roi. » Quelque temps après, Henri IV faisait pénitence il allait à Canossa, accordant à la papauté la plus belle victoire qu'elle ait jamais remportée sur une puissance temporelle.
Un peu plus tard, au début du XIIIème siècle, Philippe-Auguste (1180-1223) contraint les évêques à se présenter devant sa cour de justice. Il leur enjoint de participer aux frais de la guerre; soucieux de mettre obstacle aux ingérences pontificales il ne craint pas d'engager pour cela la lutte avec Innocent III; en un mot, il prépare la naissance d'un esprit laïque et national, en opposition avec les prétentions de la théocratie romaine.
Puis, Saint-Louis continue son œuvre et ce monarque très chrétien fut un des plus fervents défenseurs de la société laïque. Loin de plier devant la papauté, il obtient d'elle des concessions. Sous son règne, les ecclésiastiques sont astreints à payer les décimes, douzièmes et centimes. Les tendances anti romaines de saint Louis étaient tellement connues qu'on lui a attribué la paternité d'un document, considéré aujourd'hui comme apocryphe, et connu sous le nom de pragmatique sanction de  saint Louis ou Edit sur les élections ecclésiastiques et les libertés gallicanes.
Les différends célèbres entre Philippe le Bel et Boniface VIII vont nous permettre de déterminer encore la marche ascendante des idées gallicanes. Elles vont prendre corps, s'organiser on système, grâce au patriotisme des légistes. Philippe le Bel déclarait net, dès 1297, qu'il ne tenait sa royauté que de Dieu seul. Il affirmait ainsi, de façon catégorique, l'indépendance du pouvoir temporel. Il montra bientôt comment il prétendait se libérer de la domination envahissante des pontifes romains.
Le pape venait de lancer la bulle dite cléricis laïcos , par laquelle il interdisait à tout ecclésiastique de rien payer a un laïc sans y avoir été autorisé par le Saint-Siège, et cela sous peine d'excommunication. Prétention plus étonnante encore, Rome frappait d'interdit les villes qui imposeraient le clergé. 
Philippe le Bel prit une décision capable de faire réfléchir la papauté. Il interdit toute exportation d'or et d'argent hors du royaume. C'était réduire à néant les ressources que Rome recevait de son Eglise de France. Le pape protesta, puis céda. Il est vrai que vingt-trois évêques français le suppliaient de revenir sur sa précédente bulle. Le roi de France put lever, dans certains cas, des subsides sur le clergé. Le pape alla même jusqu'à remettre à Philippe une partie de la collecte de Terre sainte et une année des revenus des bénéfices vacants, et le garantit de la censure ecclésiastique. Quelques années après, de nouvelles difficultés se présentent. Elles atteignent un état aigu. Philippe est amené à faire ouvrir, devant la cour de Senlis, une procédure contre le pape, pour « lèse-majesté, rébellion, hérésie, blasphème, simonie ». Mais le pape accuse Philippe de « tyrannie, mauvais gouvernement, fausse monnaie ». Dans une grande assemblée, à Notre-Dame, le roi affirme la doctrine de l'indépendance absolue du pouvoir royal.

Au XV ème siècle, Charles VII avait déjà eu l'occasion, à plusieurs reprises, de faire montre de sentiments nationaux dans la question des rapports entre l'Eglise de France et la papauté.
En 1438, il convoqua son clergé pour étudier les conclusions du concile de Bâle. On vit à cette assemblée extraordinaire cinq archevêques, vingt-cinq évêques et un grand nombre de prélats. L'assemblée s'ouvrit le Ier mai 1438, mais elle ne fut complète que le 5 juin. On fit un examen minutieux des décrets du Concile de Bâle, afin de juger s'ils étaient bien conformes aux exigences de l'Eglise gallicane. Tous les membres de l'assemblée étaient d'accord pour considérer les libertés de l'Eglise gallicane, non comme des privilèges, mais comme des droits acquis, primordiaux, essentiels, nécessaires à l'Eglise de France et à toute Eglise qui veut demeurer à l'abri des atteintes que les papes s'efforcent trop souvent de lui porter.
Le travail fut terminé le 7 juillet, et c'est le même jour que Charles VII publia l'édit célèbre intitulé
Pragmatique sanction sur l'autorité des conciles généraux, la collation des bénéfices, élections expectatives, appellations, annates, etc.
1438 est une date importante pour le gallicanisme. Mais après cette victoire de la royauté la papauté va petit à petit revenir sur ces acquis.

Dès 1463, Louis IX abolit la pragmatique sanction. 
La fin du XVIème siècle verra la papauté étendre peu à peu son pouvoir, au point ou Machiavel pourra écrire que « les Français n'entendent rien à la politique autrement ils ne laisseraient pas l'Eglise devenir si grande ! »  

Au XVIème siècle, en 1515, François Ier signe le concordat de Bologne avec le pape Léon X. Le résultat de cet accord de la royauté française avec Rome fut d'établir en France un pouvoir étranger, favorable, certes, dans certains cas, aux intérêts personnels du roi, mais nuisible au pays. Le Parlement protesta et n’accepta de signer le concordat que sur ordre du roi tout en dénonçant les risques pour le royaume. De nombreux évêques protestèrent également.

Les guerres de religion vont resserrer les liens entre les gallicans et Rome pendant une longue période.
L’Edit de Nantes, en 1598, marqua la fin de cette période troublée.

Le constant effort de la papauté au XVIIème siècle va tendre à rendre éphémère cette victoire de l'esprit laïque. Si l'on envisage, d'une façon superficielle, le résultat obtenu par la diplomatie ecclésiastique, le grand événement de la Révocation de l'édit de Nantes, apparaît dans un énorme relief, et d'autant plus important et décisif que les ruines, morales et matérielles, qu'il a causées, ont été plus grandes. Mais cette révocation de l'édit de Nantes, si l'on étudie les événements qui l'ont précédée, accompagnée et suivie, ne peut pas être considérée comme une victoire de la papauté.
Elle fut l'acte nécessaire, inévitable, de celui qui, pour asseoir davantage sa domination absolue, voulut réaliser l'unité de l'église de France, croyant, comme il était encore commun au XVIIème siècle, que l'on peut, par la persécution, extirper la foi des consciences, et éteindre la pensée dans les cerveaux.
Louis XIV prétendait devenir le chef incontesté de l'Eglise de France. Sa politique fut anti-romaine, car il voulait annihiler toute autre autorité que la sienne. Elle devait être aussi antiprotestante, pour que son
Eglise fût plus forte, en étant unifiée, et que sa puissance temporelle s'accrût de la force agissante d'une foi incontestée.
On connaît la formule « l'Etat c’est moi ».  II l'étendit aux choses de l'Eglise et Bossuet légitima ses prétentions dans des écrits où aboutissent, pour se transformer en un système cohérent, toutes les tendances qui s'étaient fait jour dans les assemblées de la bourgeoisie et qui affirmaient la royauté de droit divin, la supériorité des conciles sur les papes et l'indépendance du clergé français vis-à-vis le la Cour de Rome.
Louis XIV pensait que le roi, représentant l'Etat, était le seul propriétaire de la fortune publique. Il en résultait pour lui le droit de disposer librement des biens ecclésiastiques.
L'Eglise fut définitivement soumise à la justice civile.
La déclaration de 1682. – le clergé de France a signé une déclaration, divisée en quatre articles et rédigée de la main même de Bossuet. En voici le texte. Il est important, car cette déclaration constitue la charte essentielle du clergé de France.

I- Que Saint-Pierre et ses successeurs, vicaires de Jésus-Christ, et que toute l'Eglise même, n'ont reçu d'autorité de Dieu que sur les choses spirituelles et qui concernent le salut, et non point sur les choses temporelles et civiles, Jésus-Christ nous apprenant lui-même que son royaume n'est pas de ce monde, et, en un autre endroit, qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu'il faut s'en tenir à ce précepte de Saint-Paul que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est lui qui ordonne celles qui sont sur la terre c'est pourquoi celui qui s'oppose aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.
En conséquence, nous déclarons que les rois ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique par l'ordre de Dieu, dans les choses qui concernent le temporel, qu'ils ne peuvent être déposés directement ou indirectement par l'autorité des chefs de l'Eglise; que leurs sujets ne peuvent être exemptés de la soumission et de l'obéissance qu'ils leur doivent, ou dispensés du serment de fidélité ,que cette doctrine, nécessaire pour la paix publique, et autant avantageuse à l'Eglise qu'à l'Etat, doit être tenue comme conforme à l'Ecriture sainte et à la tradition des Pères de l'Eglise et aux exemples des saints.
II-Que la plénitude de puissance que le Saint-Siège apostolique et les successeurs de saint Pierre, vicaires de Jésus-Christ, ont sur les choses spirituelles est telle néanmoins que les décrets du saint concile œcuménique de Constance, approuvés par le Saint-Siège apostolique et confirmés par la pratique de toute l'Eglise et des pontifes romains, et observés de tout temps religieusement par l'Eglise gallicane, demeurent dans leur force et vertu, et que l'Eglise de France n'approuve pas l'opinion de ceux qui donnent atteinte à ces décrets ou les affaiblissent, en disant que leur autorité n'est pas bien établie, qu'ils ne sont point approuvés ou que leur disposition ne regarde que le temps du schisme.
III-Qu'il faut régler l'usage, de l'autorité apostolique par les canons faits par l'esprit de Dieu et consacrés par le respect général de tout le monde; que les règles, les mœurs et les constitutions reçues dans le royaume et dans l'Eglise gallicane doivent avoir leur force et leur vertu, et que les usages de nos pères doivent demeurer inébranlables; qu'il est même de la grandeur du Saint-Siège apostolique que les lois.
IV-Que, quoique le pape ait la principale part dans les questions de foi, et que ses décrets regardent toutes les Eglises, et, chaque Eglise en particulier, son jugement n'est pas irréformable, si le consentement de l'Eglise n'intervient.
Ce sont les maximes que vous avons reçues de nos pères et que nous avons arrêté d'envoyer à toutes les
Eglises gallicanes et aux évêques que le Saint-Esprit y a établis pour les gouverner, afin que nous disions tous la même chose, que nous soyons tous dans les mêmes sentiments et que, nous tenions la même doctrine.

Après quelques années de brouille un accord fut trouvé, la déclaration de 1682 ne fut pas appliquée mais le roi gardait ses pouvoirs sur l’église de France.
Trois ans après la déclaration du clergé gallican, le 17 octobre 1685, Louis XIV signait l'édit de révocation de  Nantes, corollaire de la déclaration et qui devait, dans l'esprit du roi, réaliser l'unité du culte en France.

Louis XIV avait voulu réaliser l'unité du culte français pour en prendre le contrôle. Il avait également pris part à la lutte contre les jansénistes Port-Royal avait été rasé – et aussi contre les inoffensifs quiétistes. La conséquence inévitable de cette politique se produira bientôt, aucun pouvoir humain n'empêchera de naître la philosophie du XVIIIème siècle.
Avant même la mort du roi, 1715, la compagnie de Jésus, émanation agissante de la Papauté, convainquit le souverain absolu de la nécessité d'une publication urgente de la célèbre bulle Unigenitus (1713). Or, cette bulle ne conseille rien moins que l'obéissance aveugle aux ordres du Saint-Siège que Louis XIV avait mis tant d'acharnement à combattre.

Le Parlement constitué en grande partie par des tenants des thèses gallicanes va reprendre la main sous la Régence et les règnes de Louis XV et Louis XVI.
En 1756, le Parlement a triomphé. Sa victoire s'accompagne d'une réaction contre les jésuites. Gallicans, philosophes, encyclopédistes, sociétés secrètes se liguent contre eux.
En 1764, la Compagnie de Jésus est supprimée par un édit royal. En 1776, une Commission, dite des Réguliers, est nommée par le roi pour réformer le clergé régulier. Un édit du 24 mars 1778 prépare la disparition d'un grand nombre de monastères. Les protestants profitent de la détente générale, l'édit de novembre 1787 leur rend l'état civil. Ce sont des signes avant-coureurs de la prochaine étape. Cependant le clergé romain est toujours le premier ordre de la nation. Il est le plus riche, il est encore le plus paissant, au moment où va s'ouvrir la période de la Révolution française.

DE LA RÉVOLUTION AU CONCORDAT
La suppression de la dîme, dans la fameuse nuit du 4 août, inaugure, pour le clergé, un ordre social nouveau.
Le régime féodal était à tout jamais anéanti. Les dîmes de toutes natures se trouvaient détruites, « sauf à aviser aux moyens de subvenir d'une autre manière à la défense du culte divin. »
Les débats qui ont occupés l’assemblée constituante ont très vite pris un tour moins consensuel que celui qui avait prévalu au cours de cette nuit historique. C’est la question des rapports entre l’état et la religion qui s’engagent alors dans un processus qui aboutira à la constitution civile du clergé faisant des ecclésiastiques des fonctionnaires soumis à l’autorité de l’état.
Malgré ou à cause du talent des orateurs comme Talleyrand et surtout Mirabeau l’assemblée constituante ne sut pas éviter les vieux démons du gallicanisme.

Il paraît surprenant que les réformateurs de l'Assemblée constituante n'aient pas aperçu ce qu'il y avait, dans leur tentative, de contraire à la réalité, à la nature même des choses. Prétendre transformer le clergé en un corps de salariés, soumis à l'Etat, n'était-ce point méconnaître le caractère de l'Eglise catholique, universelle, romaine, n'était-ce pas renouveler l'erreur du gallicanisme, aboutissant à la bulle Unigenitus.
La temporalité était l'unique domaine où les constituants se donnaient le droit de légiférer. Mais dès l'instant ou l'Etat fait intervenir son autorité dans les matières de juridiction ecclésiastique, n'est-il pas fatal de le voir aux prises avec des questions de droit canon ? On croirait vraiment que nos grands « laïcisateurs » avaient perdu le souvenir d'une époque, pourtant récente, où s'était affirmée avec tant de force la toute puissance de Rome sur son clergé. D'autre part, si les visées de leur politique étaient de susciter à nouveau une église gallicane, comment n'eurent- ils pas la prévoyance de la mettre à l'abri de toute réaction, en s'assurant le dévouement de la plus forte partie du clergé?
A cette époque de la Révolution, la paix et la liberté religieuses eussent pu être réalisées, si les esprits plus avisés avaient su reconnaître, dans le principe de la séparation des Eglises et de l'Etat, la solution de bon sens, la solution logique.
Il ne nous appartient pas d'exposer ici tout les événements religieux qui se placent entre la Constitution de 1790 et le décret du 27 novembre 1793 qui obligeait les ecclésiastiques à prêter serment à cette constitution. Avec eux, nous sommes dans la période de l'insurrection. Et, s'ils forment comme une trame serrée, si les actes législatifs auxquels ils donnent naissance, paraissent découler légèrement les uns des autres, c'est qu'à toute cette agitation il n'était qu'un aboutissant politique la dénonciation de l'erreur législative de 1790, de la constitution civile du clergé.
Il fallut attendre 1792 pour que l’assemblée législative commence à mettre en doute les bienfaits de la constitution civile.
Tout ce que peut faire une bonne Constitution, c'est de favoriser toutes les religions sans en distinguer aucune. Il n'y a point en France de religion nationale. Chaque citoyen doit jouir librement du droit d'exercer telle pratique religieuse que sa conscience lui prescrit, et il serait à désirer que l'époque ne fût pas éloignée où chacun eût la charge de son culte.
Mais ce n’est qu’après la chute de Robespierre, le 23 décembre 1794 que l'Abbé Grégoire fit la lumière sur les velléités communes à tous les conventionnels et formula les véritables principes de liberté en matière religieuse. Car il n'était pas suffisant de dire, que la Convention civile n'existant plus, l'Eglise avait seule à prendre souci d'elle-même. Grégoire s'élève au-dessus du moment et spécifie absolument, dans tous les pays et dans tous temps, l'Etat n'a pas à légiférer en ce qui concerne les choses cultuelles. Le gouvernement, dit-il, ne peut adopter, encore moins salarier, aucun culte, quoiqu'il reconnaisse à chaque citoyen le droit d'avoir le sien.
Le Gouvernement ne peut donc, sans injustice, refuser protection, ni accorder préférence à aucun. Dès lors, il ne doit se permettre ni discours, ni acte qui, en outrageant ce qu'une partie de la nation révère, troublerait l'harmonie ou romprait l'égalité politique. Il doit les tenir tous dans la juste balance, et empêcher qu'on ne les trouble et qu'ils ne troublent. Il faudrait cependant proscrire une religion qui n'admettrait pas la souveraineté nationale, la liberté, l'égalité, la fraternité dans toute leur étendue mais si un culte ne les blesse pas, et que tous ceux qui en sont sectateurs jurent fidélité aux dogmes politiques, qu'un individu soit baptisé ou circoncis, qu'il crie Allah, ou Jéhovah, tout cela est hors du domaine de la politique.
Grégoire, perdait son époque de vue et disait la législation d'un siècle plus calme. Il réclamait que les autorités fussent chargées de garantir à tous les citoyens l'exercice libre de leur culte, en prenant les mesures que commandent l'ordre et la tranquillité.
La Révolution était bien finie, la République aussi, le 18 Brumaire avait installé le Consulat qui annonçait l’Empire.
Le Concordat de 1801.
Le plan de Bonaparte n'était pas compliqué. L'Etat salarie les ministres du Culte. On fait table rase : réfractaires et constitutionnels donnent leur démission. Le premier consul désigne les titulaires; le pape donne l'institution canonique. Les évêques nomment les curés. L'Eglise accepte la confiscation des biens ecclésiastiques. Tout le clergé prête serment de fidélité au Gouvernement.
Mais Pie VII a d'autres visées.
Les discussions durent, le premier consul y met fin et impose ses conditions : On ne parle plus d'une religion d'Etat il n’est question que d'une religion catholique qui est celle de la majorité des Français. Sur tous les autres points, Bonaparte resta intraitable. Il exprima même le désir de voir l'Eglise soumise, sans arrière-pensée, à un règlement de police.
L’envoyé du pape, le cardinal Consalvi ne se permit aucune objection.
Le 15 juillet 1801, le Concordat était signé, mais il ne fut mis en vigueur qu'au mois d'avril 1802, après l'établissement de la législation de la police des cultes.
Les milieux républicains, les ecclésiastiques constitutionnels étaient inquiets, ils redoutaient l’intervention de la papauté dans les affaires de la France.
Bonaparte ne doutait pas de voir se calmer l'émotion des révolutionnaires. Le Concordat devait lui attirer les bonnes grâces de l'Eglise, ultérieurement il présenterait son interprétation de l'acte consenti avec la papauté, le correctif nécessaire propre à faire de l'Eglise l'esclave docile de l'Etat.
Napoléon tenait en réserve ses fameux articles organiques, dont il fit donner lecture au légat du pape, dès que celui-ci eut légitimé les nouvelles circonscriptions diocésaines et rendu possible le fonctionnement régulier de l'Eglise concordataire.
Ces articles organiques, que Napoléon considérait comme le chef-d’œuvre de ses ressources astucieuses étaient-ils réellement de nature à mettre en échec l'autorité romaine? Ce serait une grave erreur de le croire. Un siècle d'expérience a démontré la fragilité et l'insuffisance de ces précautions que le Saint-Siège n'a jamais voulu reconnaitre.

Du Concordat au Syllabus

La chute de l’empire vit revenir d’exil une nouvelle génération sacerdotale qui envahit la France. L'Eglise devint double. Il y avait plusieurs évêques pour un seul siège, et le clergé resté en France n'était que toléré. Une refonte le fera disparaître.
Telles étaient les dispositions d'esprit des hommes de la Restauration à l'égard de l'Eglise, de la Révolution et de l'Empire. Leur programme réformiste était dicté par la même haine des années vécues depuis 1789.
Les rapports entre l'Eglise et l'Etat redevenaient ce qu'ils étaient sous la monarchie. Par conséquent, l'Eglise reconquérait sa puissance temporelle. Les anciens diocèses étaient reconstitués et le clergé doté en bien-fonds ou en rentes perpétuelles. Les ordres religieux pouvaient accroître leurs biens indéfiniment. Les évêques réfractaires, connus sous le nom de petite église, émettaient encore d'autres prétentions.
Louis XVIII n'était pas d'avis de les suivre jusqu'au bout de leurs prétentions. La charte proclame la liberté des cultes, mais elle dit que le catholicisme est la religion de l'Etat.
La seconde Restauration déchaîna les fureurs réactionnaires que l'on connaît sous le nom de Terreur Blanche. Elle voulut, plus encore que la première, l'Eglise toute-puissante. Elle exigeait la restitution de tous ses biens et une reconnaissance dans le grand livre de la dette publique. Louis XVIII refusa.
L'Eglise ne se tint pas pour battue. La souveraineté par l'argent lui échappant en partie, elle réclama le monopole de l'enseignement, afin d'imprimer une empreinte ineffaçable sur l'esprit des générations futures et d'assurer ainsi son règne moral
La Révolution de 1830 ne fut pas irréligieuse, mais les hommes qui en bénéficièrent paraissaient résolus
à repousser les entreprises théocratiques et à débarrasser le Gouvernement des doctrines ultramontaines.
Ils ne purent y réussir, soit que leur énergie combative n'égalât pas celle du parti clérical, soit que la
conscience des nécessités politiques modernes leur fit défaut.
Et cependant le programme d'action anticléricale était dicté, pour ainsi dire, par l'Eglise elle-même.
Elle visait, pour l'instant, à l'anéantissement de l'Université; il était donc de toute nécessité de protéger et d'affermir celle-ci.
En 1830, il est incontestable cependant qu'une victoire fut remportée. On supprima de la Charte l'article
proclamant que le catholicisme est la religion de l'Etat. Un pareil acte contenait comme l'engagement implicite de rompre tous les liens concordataires avec l'Eglise. Lamennais, d'ailleurs, ne s'y trompa point quand, un peu plus tard, il écrira que la séparation est inscrite dans la Charte du 7 août.
Mais la monarchie de Louis-Philippe s'inféodant de jour en jour au clergé, on ne voit pas ce qui pouvait empêcher le gouvernement de céder aux instances de l'Eglise.
Le principe de la liberté de l'enseignement fut consacré par la loi en 1843. L’Etat gardant un droit de regard. C’était trop pour l’église, de nouveau, elle fit entendre un branle-bas de combat. Elle réédita ses accusations contre l'Etat, qui, dans ses écoles, encourageait le parricide, l'homicide, l'inceste, l'adultère, l'infanticide…
Ainsi, durant tout le règne de Louis-Philippe la lutte de l’Église  contre l'Etat fut surtout dirigée contre l'Université. C'était elle qu'il fallait abattre pour que l'écroulement de tout l'édifice laïque s'ensuivit.

On sait que la Révolution de 1848 fit surgir un état d'esprit à la fois socialiste, républicain et catholique.
Sans doute, les idées de Lamennais avaient germé.
Mais L'autorité temporelle du pape étant mise en danger par les révolutions  il fallait une toute autre politique gouvernementale. C'est sans doute cette nécessité de changer de régime qui a poussé les évêques et le pape a contribuer de toute leur influence au succès du coup d'Etat du 2 décembre 1851 qui confia les destinées de la France au plus dangereux des princes. En tant que Président de la République, Louis-Napoléon lui avait donné les plus sérieux gages de son dévouement. Grâce à lui, le pape rentrait en possession de ses Etats et, par suite, de sa puissance temporelle.
Restait à mener un dernier  combat pour la conquête de l’enseignement. Le comte de Falloux, Ministre de l'Instruction publique, le mena à bien. Il présidait lui-même la Commission à qui était confié le soin d'élaborer la nouvelle loi. Thiers faisait fonction de vice-président, obéissant aux ordres de Dupanloup, de Montalembert, de Riancey. Les débats furent vivement menés,  mise en discussion en janvier 1850, la loi fut votée le 15 mars de la même année.
En voici les dispositions essentielles : Un Conseil supérieur de l'Université groupait huit membres de l'Université, trois archevêques, un évêque, un ministre protestant, un ministre de la Confession d'Augsbourg, trois conseillers d'Etat et trois membres de l'Institut chacun d'eux était élu par ses pairs; le Gouvernement ne désignait que trois représentants de l'enseignement libre.
Les attributions de ce conseil étaient suffisamment vastes pour priver l'Université d'une direction directe effective de l'enseignement. D'autre part, les conseils académiques dirigeaient sans contrôle enseignement primaire et enseignement secondaire qui étaient, l'un et l'autre, accessibles aux religieux. 
Le titre de ministre du culte suffisait pour professer dans les écoles primaires et aucune autorisation administrative n'était requise pour ouvrir une école libre, secondaire ou primaire.
L'Eglise triompha, et dès lors ne se crut plus tenue à cacher l'audace de ses entreprises. Après l'enseignement, l'assistance publique devint l'objet de ses convoitises. Le Gouvernement n'eut garde de la
mécontenter; dans toutes les lois sur la bienfaisance, l'influence cléricale fut- favorisée et devint prépondérante.
Napoléon III rêvait du sacre de son oncle et aspirait à la même consécration de son pouvoir. Mais le pape entrevoyait ce sacre sous l'aspect d'un marché; il imposait ses conditions, abolition des articles organiques et de la loi sur le mariage civil. Napoléon résista et les négociations avortèrent. Le résultat fut un changement dans la politique de l'Empire. La loi Falloux fut amendée dans un sens plus libéral le nombre des académies passa de 86 à 16 et les recteurs jouirent d'une plus grande indépendance vis-à-vis de l'épiscopat.
Mais l'empereur allait avoir d'autres occasions de lutter contre l'ultramontanisme vainqueur. Pie IX, mis en goût par la puissance temporelle et spirituelle que, depuis longtemps Rome n'avait pas possédée à un tel degré, formait le projet d'en finir avec les principes de la Révolution. L'Eglise, il se l'était promis, devait dépasser en omnipotence, en absolutisme, en intransigeance, tout ce que les papes  du moyen âge avaient pu rêver.
En premier lieu, l'Eglise avait à s'affirmer infaillible, Pie IX n'avait pour cela qu'à agir en souverain absolu, au mépris de tout concile œcuménique. Il proclama donc, de sa propre autorité, le dogme de l’immaculée conception de la Vierge, le 8 décembre 1854.
L'empereur se rapprocha de Victor-Emmanuel et ce ne pouvait être qu'au préjudice du pape, car un des premiers articles du programme piémontais était le démembrement de l'Etat pontifical. Napoléon III mit au service de la cause italienne l'armée et l'argent de la France. Comme son entourage lui représenta qu'il s'aliénait l'Eglise s'il persistait dans sa politique internationale, il signa avec l'Autriche les préliminaires de Villafranca qui disait que la Confédération italienne aurait le pape comme président honoraire. Le peuple italien, qui voulait, à tout prix, réaliser l'unité nationale, ne comprit pas que l'on arrêtât leur Révolution.
Cette agitation détruisit la bonne entente qui jusque-là avait régné entre l'Empire et l'Eglise. Napoléon, attaqué par le haut clergé écrivit à Pie IX de renoncer à ses légations qui naturellement, par la force des choses, se détachaient de lui. La réponse du souverain pontife fut une encyclique, déclarant qu'en vouloir à son autorité spirituelle équivalait à haïr son pouvoir spirituel, et que les Etats du Saint-Siège étaient la légitime propriété, non de la papauté, mais du monde catholique. Ces véhémentes protestations n'empêchèrent  pas l'annexion des légations pontificales au Piémont. La défaite des troupes papales à Castelfidardo, permit à Cavour d’ouvrir à Turin le premier Parlement italien.
L'Eglise, refusa cette décision. Les mandements épiscopaux prirent la couleur d'appels à la guerre civile; ils suscitèrent parmi les croyants la plus vive émotion. Et bientôt toute la bourgeoisie conservatrice, et même libérale, manifesta à l'égard de l'empereur une indignation telle, que celui-ci, en manière de réponse, tempéra son absolutisme gouvernemental.
Napoléon, aigri par cette agitation, n'aurait pas répugné à se rapprocher de Rome; mais Pie IX repoussait toutes les ouvertures de transactions comme injurieuses pour sa dignité. Craignant que sa majorité d'autrefois ne tournât à la légitimité ou à l'orléanisme, Napoléon imprima à sa politique une direction nouvelle, il fit des avances pour la constitution d'un ministère conservateur. Le maintien du pouvoir temporel du pape devint, aux élections de 1864, l'article primordial du programme des candidatures. Néanmoins, Pie IX ne sut aucun gré à l'empereur de ce revirement. La France blessait les convictions du souverain pontife. Après l'opposition gouvernementale, de bons catholiques battaient en brèche sa politique théocratique. Au Congrès de Malines, Montalembert fit le procès de l'Inquisition et réclama toutes les libertés, jusques et y compris celle de l'erreur. De telles « hérésies » décidèrent enfin Pie IX à rompre les liens qui créaient quelque solidarité entre lui et les Etats laïques, à condamner radicalement les sociétés issues de la Révolution. Ce fut le Syllabus.

Le Syllabus.
Pie IX n'y tint plus et se sépara avec éclat d'une société qu'il abominait. Le 8 décembre 1864, l'encyclique Quanta cura apprit au monde la rupture complète du droit laïque et des principes théocratiques, la déclaration de guerre ouverte, sans trêve ni merci, que le pape adressait aux gouvernements qui refusent de se soumettre à sa puissance temporelle et spirituelle. Et pour qu'il n'y eût pas d'équivoque, Pie IX spécifiait dans le Syllabus les quatre-vingts propositions qualifiées Erreurs principales de notre temps, que Rome désormais tiendrait pour hérétiques :
La prépotence du pouvoir civil, la libre recherche de la vérité, les droits de la conscience, la neutralité scolaire, le droit civil, le suffrage universel, la police des cultes, la civilisation moderne, l'indépendance de la morale et de philosophie vis-à-vis du catholicisme, la science, la liberté de la presse et de la parole, tels sont les objets principaux que le souverain pontife vise et réprouve. Enfin la séparation de l'Eglise et de l'Etat est la cinquante-cinquième proposition, que l'on ne saurait formuler comme un vœu sans encourir les foudres de la Rome papale.
Pie IX, au mois de juin 1867, exaltait le Syllabus devant quatre cent-cinquante évêques et projetait, ce même jour, la réunion d'un concile œcuménique pour décider que la politique nouvelle du Saint-Siège sera enseignée comme un dogme et que l'infaillibilité pontificale deviendra un acte de foi.
Le 21 janvier 1868, les Pères du Concile reçurent un schéma sur la Constitution de l'Eglise, le schéma nommé de l’Ecclésia. Il est divisé en quinze chapitres. L'un des chapitres envisage les rapports de 'Eglise et du pouvoir laïque, et, cette fois le Concile émet l'opinion que la séparation de l'Eglise et de l'Etat ne saurait s'imposer. Bien plus, la loi divine la condamne, car l'Etat a pour devoir primordial de protéger la seule vraie religion et le Concile ajoute qu'il ne sera plus question de séparation le jour où les maîtres du pouvoir temporel reconnaîtront que l'Eglise est plus précieuse que leurs Etats.
 La constitution relative à l'infaillibilité fut adoptée, le 18 juillet. Le pape désormais ne consultera plus l'épiscopat avant de formuler ses définitions, qui sont définitives, irréformables, obligatoires, grâce uniquement à l'assistance divine. Le pape demeure le seul maître. Contre lui, les « princes laïques » ne sauraient opposer leurs théories, leurs politiques; vainement, ils prétendraient l'influencer, le circonvenir, l'amener à composition; l'ère des pactes est définitivement close. »

Ici s’arrête les extraits de ce rapport particulièrement bien documenté mais le rapport lui-même ne se termine pas à la fin de l’Empire. Il poursuit et relate avec précision les évènements qui ont marqué les débuts de la IIIème République, c'est ce que ce qui a été présenté plus haut.

Au terme de ce rappel historique, il apparaît que désormais, faute de possibilité de négociation, la seule solution pour les états laïques est la séparation. C’est ce qui sera fait par la IIIème République le 9 décembre 1905. Elle s'applique aux quatre confessions alors représentées en France : le catholicisme, la confession d'Augsbourg (les protestants luthériens), les réformés (les protestants calvinistes) et les israélites. 


La laïcité devient donc une réalité en décembre 1905, mais il faudra bien du temps pour qu’elle soit reconnue comme une valeur essentielle de la République. Ce n’est qu’en 1946 qu’elle est inscrite dans la Constitution de la IV ème République, elle sera reprise en 1958 dans celle de la Vème République.

En conclusion il faut tout d’abord affirmer que la laïcité n’est évidemment pas l’ennemie des religions, contresens qui se plaît à inventer une image négative et polémique de la laïcité pour pouvoir mieux la discréditer.

La laïcité, selon Henri PENA-RUIZ, philosophe qui a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet, c’est pour l’Etat républicain l’obligation de garantir à tous ses citoyens de pouvoir jouir strictement des mêmes droits et être soumis aux mêmes devoirs. Ceci a évidemment des implications et des conséquences quant à la neutralité de la sphère publique, de l’école et de l’ensemble des institutions de la République, de cette chose commune à tous, qui a pour tâche de mettre en avant ce qui est commun à tous les hommes et non pas seulement ce qui est commun à certains. Ce vœu d’universalité est évidemment ce qui fait de la laïcité un principe de concorde de tous les hommes par delà leurs différences, au lieu de les enfermer dans leurs différences. Cette concorde n’est elle pas le premier pas vers la FRATERNITE de notre devise républicaine ? Dans notre pays dit-il encore, vivent des citoyens qui ont des options spirituelles différentes, les croyants de toutes sortes de religions, les humanistes athées qui ne croient ni en l’existence d’un au-delà ni en celle d’un dieu, et les agnostiques qui ne se prononcent pas car ils considèrent que l’existence d’un dieu et d’un au-delà sont inconnaissables. La République doit veiller à fonder une communauté politique, un pays où tous les citoyens puissent vivre ensemble, au-delà de leurs différences spirituelles. On est citoyen avant d’être athée, croyant ou agnostique. Les choix particuliers de chacun font partie de la sphère privée.


Pour Jean Baubérot, historien des religions, La laïcité, c’est la liberté imposée aux religions et non la répression des religions. La neutralité et la séparation sont des moyens. Le but, c’est la liberté de conscience. La finalité de la laïcité vise la non-discrimination pour raison de religion, mais cela concerne aussi les homosexuels qui veulent se marier et les citoyens qui veulent mourir dans la dignité. C’est un combat pour la liberté de conscience. Par rapport à la loi de séparation de 1905, il me semble, dit-il, qu’il y a aujourd’hui moins de séparation et trop de neutralité. Sous Sarkozy, il n’y a eu que fort peu de séparation avec son discours du Latran sur l’identité catholique de la France. Il y avait un aspect anti-immigré et anti-musulman très net. C’était une captation de la laïcité au profit d’un discours de droite dure qui a donné un boulevard à l’extrême droite.


Pour introduire plus de séparation il faudrait, toujours selon Jean Baubérot, s’attaquer au concordat qui existe en Alsace-Moselle. C’est un régime antérieur à 1905. Voilà un siècle que cette région est redevenue française et il y a encore des cours confessionnels de religion desquels on peut être dispensé avec un accord des parents. Les pasteurs, rabbins et curés sont payés par nos impôts, et même si cela ne représente pas une grande somme, c’est une affaire de principe et de liberté de conscience.

On peut distinguer trois piliers sur lesquels la laïcité se fonde : l’indépendance de l’État à l’égard des religions et convictions, pour les citoyens, la liberté de conscience et la non-discrimination pour raison de religion.
Dans toute démocratie, il y a des éléments de laïcité mais la laïcité absolue n’existe pas, elle est en quelque sorte un idéal vers lequel on doit tendre.


Pour conclure cette présentation du pourquoi et du comment de la loi du du 9 décembre 1905, on ne peut qu'espérer qu'elle perdure et pour cela, sans esprit de combat ni de soupçon per
pétuel il est important de rester vigilants. C'est tout l'objet de cette modeste contribution.






vendredi 12 avril 2019

Je, François Villon de Jean Teulé.


                                                            
Jean TEULE n’est pas un historien, il l’affirme, et pourtant, chacun de ces livres et celui-ci n’est pas différent, part d’évènements ou de personnages  historiques et repose sur une recherche approfondie.

Selon un lecteur  sur le site  BABELIO il s’agit d’une « biographie largement romancée puisqu'on ne sait pratiquement rien de la vie de François Villon. On découvre le talent de ce grand poète français, plus "poète des tavernes et des brigands" que porté sur la poésie courtoise, mais aussi la vie du Moyen-âge…. Avant  d’entrer dans le récit, il est peut-être utile de présenter l’époque.

Le XV ème siècle, l’histoire en noir et rouge et blanc…! Noir comme la peste du même nom qui sévit en tant qu’épidémie de 1350 à 1375 et qui perdurera en pandémie jusqu’en 1500, rouge comme le sang qui ruisselle et les incendies des villes perdues puis reprises  pendant la guerre de cent ans qui se termine en  1453, blanc, enfin comme l’aube des temps modernes, les grandes découvertes et en tout premier lieu, l’imprimerie qui ouvre la Renaissance, la fin du Moyen Age et de la féodalité. L’imprimerie,  dont ne profitera pas l’œuvre de FV de son vivant. Il faudra attendre 70 ans, pour que l’œuvre de celui qui est alors considéré comme le meilleur poète du XVéme siècle soit « traduit » et édité par Clément Marot.
Pourtant à partir de 1450, Gutemberg met au point les dernières techniques qui vont permettre une extension rapide de l’imprimerie, partout en Europe, sauf en France. En 1470 date de l’arrivée à Paris de trois imprimeurs allemands à la demande des responsables de la Sorbonne on compte déjà une bonne quinzaine de villes en Allemagne et en Italie. Après tout ira très vite, on trouve des imprimeries dans des villes assez petites, en 1499, Jehan Lagadec fera imprimé son « catholicon », premier dictionnaire trilingue, français, breton et latin à Tréguier !

Revenons à Jean Teulé qui à partir d’évènements incontestables va bâtir son roman de la vie de François Villon, le terreau est riche et il en profite et quelquefois même en abuse….
1431, mort de Jeanne d’Arc.
1437, Dernières convulsions de la Guerre de 100 ans, arrivée de Charles VII à Paris, les anglais viennent d’en être chassés, dissolution des Grandes Compagnies.
1460, mort de Charles VII, avènement de Louis XI.
La peste noire, réelle dans tout l’occident sous forme d’épidémie violente de 1345 à 1360, endémique avec des épisodes d’épidémie plus ou moins sévères jusqu’à 1500.
L’état général du royaume, la France est une bande de terre coincée entre la Bretagne, la Normandie, l’Aquitaine, le Béarn à l’ouest, la Bourgogne, le Rhône à l’est, et encore ces limites ont évolué sans arrêt au cours de ce siècle calamiteux.
Les coquillards, bandits de grands chemins souvent anciens des Grandes Compagnies, constitué quelquefois en véritables armées mais le plus souvent en petits groupes, mais rien ne permet de les relier à François Villon.
Coexistence des justices royales, seigneuriales et épiscopales.

A partir de ce matériau  Jean Teulé écrit une histoire rude, brutale quelquefois odieuse même, certains passages,  quand Villon se rapproche des Coquillards sont parfois insoutenables, il est difficile d’accepter une version aussi sordide du poète.

Une fois terminée la lecture j’ai cherché  quelques renseignements supplémentaires sur François Villon, peut-être pour atténuer cette image trop noire,  Wikipédia s’est révélé assez succint, heureusement il y a Gallica !

J’ai trouvé deux ouvrages qui ont pu servir  à Jean Teulé.
 « François Villon, sa vie et son temps » de Pierre CHAMPION, un historien du début du XXème siècle et « Etude biographique sur François Villon » d’Auguste LONGNON, archiviste reconnu au XIXème siècle.
En les lisant on découvre comment Jean Teulé se sert de certaines vérités, comment il en tait d’autres pour bâtir son récit :
Sa mère vivait sans doute encore à la mort de FV, pas d’Isabelle de Bruyère mais une Catherine de Vauzelles que FV a beaucoup aimé mais qui l’a abandonné et sans doute humilié… Pas d’Isabelle et donc pas de trahison horrible et ni de recluse…
Il y a bien eu un coup de dague mortel à  Sermoise, en juin 1455, mais celui-ci n’était pas l’amant de La Machecoue, autre inconnue au bataillon…
Le vol du collège de Navarre a eu lieu en décembre 1456. C’est à la suite de cette affaire que François Villon a sans doute été banni de Paris mais plus vraisemblablement de France, d’où ces pérégrinations, de Saint Julien de vouvantes,  à Roussillon…
Pas de rencontre avec l’affreux Thibaut d’Aussigny entre la mère de Villon en 1431, mais il était bien évêque de Meung sur loire et a bien fait arrêté et interrogé « virilement » Villon en 1459.
Pas de voyage organisé pour prendre un emploi chez le roi René à Angers, mais une reconnaissance avant forfait chez un oncle de François Villon, chanoine à Angers…
La pauvreté du père de François est a peu près la seule chose qu'on en connaisse il n'existait plus en 1461 et, sans doute, il était mort depuis longtemps 'déjà. On possède, en revanche, quelques détails sur la  bonne mère du poète, qui désigne ainsi cette sympathique créature et la met en scène, d'une manière touchante, dans sa jolie ballade en forme de prière à Notre-Dame. C'était une femme sincèrement religieuse, mais pauvre et complètement illettrée.
« Femme je suis, povrette et ancienne, Ne rien ne scay~ oncques lettres ne leuz »
. Et dont Villon se reproche d'avoir souvent causé le désespoir
« Qui pour moy eut douleur amere,
Dieu le scait! et mainte tristesse. »

Ceci dit,  François Villon était un très mauvais garçon et fréquentait une bande de crocheteurs et autres voleurs, l’affaire du collège de Navarre est bien réelle et lui a valu son bannissement. Même ses compagnons sont utilisés, certains oubliés d’autres « ennoblis » comme Colin de Cayeux qui devient le roi des Coquillards…
Comme l’apprenti  charcutier Dogis, dont le frère finira ébouillanté…

Une petite citation pour, si l’on peut dire, la bonne bouche…

François Villon et Dogis sont dans une taverne et évoquent des souvenirs…
« Tu as bouffé ma mère en pâté ?
Je n’en reviens pas, suis abasourdi par ce que je viens d’apprendre, ne réussis à y croire :
« — C’est une blague, Dogis ?
— Non, non, non, François ! Tu sais, je n’ai pas tellement le cœur à rire ce soir… me répond l’adolescent rouquin à la figure grêlée de taches de rousseur. Mais je crois bien que j’ai dû en bouffer de ta mère. Ça lui est arrivé quand son truc ?
— Deux jours après l’entrée de Charles VII dans Paris.
— Ah oui, alors c’est ça. Déjà à l’époque, Christophe, dès qu’il apprenait qu’une femme serait enterrée vivante, allait se servir à Montfaucon.
Au-dessus de la charcuterie de la rue de la Parcheminerie près de la rue de la Harpe, dans une maison à l’enseigne du Chariot, je suis sidéré :
— T’as bouffé ma mère en pâté…
— Arrête de répéter ça, François. Tu te fais du mal.
— Mais comment faisiez-vous ? 
Un peu de veau, un peu de porc, un peu de ta mère… Des clous de girofle, un rameau de romarin, quelques graines de paradis, du laurier, des oignons et du vin de Bagneux où on trempait les viandes douze heures en marinade… ».

mercredi 20 mars 2019

Réunion du groupe des lecteurs du 28 02 19

Lise : Le vin de solitude d'Irène Némirovsky. Hélène a 8 ans et vit à Kiev dans une famillle de la haute bourgeoisie. Son père, Boris est juif et possède des mines d'or en Sibérie. Nous sommes en 1903. Boris fait vivre femme, fille et beaux parents. Hélène vivra avec le trio père-mère-jeune amant de sa mère.  Ils déménagent au gré des affaires paternelles et des fuites si bien qu'ils n'auront de vrai ancrage nulle part. La fortune de Boris se déplacera à Paris avant qu'il ne soit désargenté et, malade, ne décéde. Hélène aura la haine de sa mère puis fera sa valise pour partir, avec son chat, afin de se libérer de cette famille malsaine. Non sans avoir séduit l'amant de sa mère pour se venger d'elle. Descriptions et style superbes. 

Michèle Laurent : Les cendres d'Angela, une enfance irlandaise de Franck Mc Court. C'est l'enfance de l'auteur à partir de ses 4 ans, en Irlande, au retour de la famille des Etats Unis. Description réaliste d'une enfance misérable, incroyablement sordide, avec la mère qui doit se battre seule. Un témoignage de dignité. « Pire que toutes les enfances misérables ». La description de la naissance spectaculaire de la petite sœur est un événement mémorable. C'est aussi une histoire rayonnante dans laquelle « on s'y voit ». Emerveillement de lecture.

Martine : Les amants du spoutnik d'Haruki Murakami. Histoire japonaise à trois personnages :K., le narrateur, professeur des écoles, solitaire, Sumire, émotive et fantasque, qui écrit sans publier et Miu son aînée de 17 ans. Miu et Sumir s'aiment mais Sumir est davantage amoureuse. Elle devient la secrétaire de Miu et se socialise. Elles partent en voyage à travers des pays d'Europe et Sumir, qui s'occupe de tout facilite la vie de Mui lui faisant vivre, ainsi, ses premières vraies vacances. Sumir va insister auprès de Mui pour qu'elle lui raconte son secret, son histoire cachée. Souvenir qui disparaîtra aussitôt. La mémoire d'un ordinateur révèlera deux rêves, dont le fameux et mystérieux secret.La fin est étrange, déroutante, entre rêve et réalité.

Michèle Chapelain : Je viens de toutes mes enfances de Jacques Salomé. Sa mère a 16 ans à sa naissance. Elle est à l'Assistance Publique et y restera, avec son enfant, jusqu'à sa majorité à 21 ans.             À  ses 9 ans, Jacques, atteint de la tuberculose osseuse, partira pour passer 5 années en sanatorium, période pendant laquelle sa mère ne pourra lui rendre visite que quatre fois. Il n'aura de cesse de protéger cette mère, abandonnée petite, qu'il surprendra pleurant et s'adressant à  propre mère qu'elle veut retrouver. Il la rassurera sur ses « bonnes nuits » alors que, transpirant, il ne cesse de faire des cauchemards épouvantables. A 15 ans, Jacques parlait à son père, Pierre, qu'il ne verra jamais, mais dont sa mère lui a donné une belle image. Pour Jacques Salomé on a plusieurs enfances : familiale, amicale, amoureuse, adolescente, imaginaire. Survivre aux situations rencontrées est facilité par l'imaginaire.                                 Il aura été porteur d'une très grande tristesse et aura eu beaucoup d'amour maternel.

Nicole : Noli me tangere d'Andréa Camilleri. Cette jeune femme, italienne, quitte son domicile pour se rendre dans sa maison de campagne où elle n'arrivera jamais. Son mari est inquiet et souhaite qu'on enquête. On retrouve bien sa voiture dans un lac mais aucune trace de la disparue. Elle a eu beaucoup d'amants. Son professeur d'art se souvient de sa brillance et de sa fascination pour le tableau Noli me tangere (« ne me touche pas ») dont elle avait une interprétation forte. Ce sera le seul indice pour orienter les recherches...
  
Chantal : La vraie vie d'AdelineDieudonné. Une adolescente protège son petit frère qu'elle veut sauver car il va de plus en plus mal à la suite d'un choc psychologique. Sa mère est inexistante, terrorisée par un père horrible. Passionnée de sciences physiques elle fait du baby sitting pour s'offrir des cours particuliers.     C'est le récit de son combat dans cette famille où elle ne peut compter que sur elle (sa mère est éloignée des enfants, c'est une « amibe »). La fin est dramatique et libératoire. C'est l'histoire d'une jeune lutteuse dont la « vraie vie » fut semée de peurs et de situations atroces.

Eric : S'enfuir, récit d'un otage de Guy Delisle. B.D. L'auteur a enregistré le récit de la captivité de Guy, membre d'une ONG, pris en otage en Tchétchénie pendant 112 jours. Ses geoliers ne l'ont pas brutalisé mais ils n'avaient aucun moyen de communication. Menotté, accroché à un radiateur, puis à un anneau dans le sol, il n'est détaché que quelques instants, juste pour le nécessaire. On entre dans la solitude de l'otage, on partage ses doutes, ses rêves de mariage, le défilé de l'histoire de Napoléon dont il est un admirateur, les fois où il pensait étrangler ses gardiens, ses hésitations à saisir des opportunités de fuite, etc... Il fera le pas depuis une salle de bains et les péripéties de cette évasion le conduiront en Russie avec, au final,  cette promenade en voiture d'ambassade. Ce livre est très agréable à lire.                                                        L'avancée des travaux d'Etienne Davodeau. B.D. De courtes nouvelles. « ça vaut le coup d'être lu ».   

Roger : Le dernier banquet de Jonathan Grimwood. Petit enfant misérable mangeant des scarabbées sur un tas de fumier alors que ses parents, nobles désargentés, sont assassinés, il est « sauvé » par un duc et ses soldats. Placé en institution il se liera avec d'autres nobles qui deviendront pour certains les plus proches conseillers  du roi. Notre héros, féru de cuisine, créera des recettes plus improbables les unes que les autres, avec toutes sortes de viandes : serpent, chat, chien, insectes, animaux de ménagerie …..jusqu'à la dernière, stupéfiante, avant de mourir dans des circonstances peu communes (d'où le titre)....Sa destinée sera des plus aventureuses. Il cotoiera la Cour et vivra ses intrigues. Représentant du Roi de France auprès des dirigeants corses, il échappera de justesse à la mort, car une guerre féroce est engagée entre temps pour l'annexion de l'Ile. Il est sympathique car son attitude avec les femmes est décalée par rapport à l'odieux machisme ambiant. Il est, aussi, atypique avec ses sujets qu'il ne traite pas avec hauteur et n'accable pas davantage contrairement à ses pairs qui usent entre autre, du droit de vie ou de mort, avec cruauté.


Debout les morts, Fred VARGAS. (Février 2019)
Fred VARGAS est née en 1957, c’est son nom de plume qui fait référence parmi les auteurs policiers français.
Frédérique Audoin-Rouzeau est ou plutôt était avant qu’elle se consacre désormais à l’écriture une archéozoologue qui a écrit de nombreux ouvrages savants pour rendre compte de ces recherches archéologiques et zoologiques.
Dans ces romans policiers elle est fidèle à quelques personnages toujours un peu décalés, son principal héros, le commissaire Adamsberg apparaît dans de nombreux romans, les trois évangélistes participent à trois histoires, mais Fred Vargas aime mélanger les personnages, dans certains romans les évangélistes rencontrent le commissaire Adamsberg pour former un mélange détonant.   
« Debout les morts » est son quatrième roman paru en 1995, il a été récompensé à deux reprises, par le prix du polar de la ville du Mans et par le prix mystère de la critique en 1996.
C’est l’histoire de… trois mecs dans la « merde », selon leurs dires. Tous les trois historiens chercheurs, sans emploi ou presque. Marc, le médiéviste, a trouvé une vieille baraque pourrie, il recherche des colocataires parce que le loyer même modeste est au-dessus de ses moyens. Il pense à Luc, spécialiste de la première guerre mondiale, actuellement remplaçant dans un établissement privé, et à Mathieu, le passionné des origines de l’homme bloqué dans un univers de cueilleurs chasseurs. Tous trois, plus ou moins à la rue dans un avenir très prochain acceptent.
Marc leur impose son oncle et parrain, un ancien flic qui a connu des hauts et des bas dans son administration, le commissaire à la retraite Vandooster. Chacun hérite d’un niveau dans la bicoque en fonction de leur strate d’études historiques à Mathieu, le rez de chaussée, à Marc le premier étage, Luc est au deuxième et Vandooster au grenier…
Ce dernier les appelle vite « les évangélistes », Saint Mathieu, Saint Marc et Saint Luc.
Avec les moyens du bord ils retapent la maison pour qu’elle soit au moins habitable, mais pas de téléphone ni de télévision…
Très vite chacun trouve ses marques et une bonne harmonie règne parmi eux.
Ils font connaissance avec leur voisine, Sophia Siméonidis, une cantatrice célèbre. Elle fait appel à eux pour lever un mystère, un jeune arbre, un hêtre a été planté récemment au fond de leur jardin, son mari ne semble pas inquiet mais elle trouve très bizarre cette apparition. Les trois compères décident de se transformer en ouvriers de la ville pour creuser dessous cet arbre, ils ne trouvent rien.
Delà naît une amitié entre voisins, le mari toujours parti n’est pas associé au groupe. Sophia leur fait connaître son amie Juliette qui tient un petit restaurant dans les environs immédiats.
Mathieu est même embauché comme serveur.
Mais Sophia disparaît sans un mot.
L’ancien flic pousse les évangélistes à se renseigner. De leurs recherches auprès de son mari il en ressort que Sophia serait partie à Lyon rejoindre un ancien ami.
Surviennent alors Alexandra et son fils Cyril. Elle a fait appel à sa tante pour se sortir d’une situation difficile. Marc la trouve, trempée devant le portail de la propriété de Sophia, il l’invite à venir s’abriter chez eux. Elle se refuse à admettre que sa tante ait pu s’absenter sachant qu’elle arrivait avec son fils. Les évangélistes et leur acolyte reprennent l’enquête, Vandooster a gardé un contact dans la police, le commissaire Le Guennec, un breton pur jus avec qui il a partagé quelques galères et quelques virées bretonnes…
L’enquête repart mais on retrouve ce qui semble bien être les restes carbonisées de Sophia dans une voiture incendiée volontairement.
La piste criminelle est évidente mais les recherches piétinent jusqu’à l’arrivée d’un nouveau personnage, Christophe Dompierre..
Il cherche à établir le lien qui pourrait relancer une enquête menée quinze ans plutôt à la mort de son père faussement accusé de trafic de drogue et qui n’a jamais aboutie. Son lien avec Sophia semble ténu mais mais…
Manque de chance alors que notre commando d’investigation était sur une nouvelle piste, Dompierre qui aurait pu les renseigner sur ce qui pouvait relier Sophia à cette vieille histoire se fait assassiner.
Sur le lieu du crime on trouve un couteau avec les empreintes de Sophia.
« Debout les morts ! » s’écrient Saint Luc, Sophia n’est pas morte !
On repart à zéro, Marc ne peut croire à la culpabilité de Sophia, et pourtant tout semble l’accuser, des cheveux qui semblent lui appartenir sont trouvés près du cadavre de Dompierre.
Après ce nouveau rebondissement impossible de lâcher le roman et l’enquête menée par ces personnages loufoques et sentimentaux, Mathieu est « secrètement » amoureux de Juliette et Marc en pince pour Sophia un peu aussi pour Alexandra,  Fred Vargas nous entraîne dans une enquête atypique qui rappelle un peu la veine des romans de Donald Westlake et ses antihéros pleins d’humour.
Difficile de classer ce livre parmi les différents genres du roman policier mais est-ce bien nécessaire si le plaisir de le lire est là du début à la fin.
La fin, justement.
C’est Marc qui va deviner ce qui peut se cacher derrière la trop gentille Juliette, qui aurait tant voulu devenir cantatrice, qui a même remplacé Sophia quand cette dernière a été agressée quinze ans auparavant.
Mais l’expérience a tourné court, les critiques dont le père de Christophe Dompierre ayant mis fin à sa prestation…
La vengeance, voilà le mobile.
Je vous laisse faire un petit effort si vous souhaitez connaître la fin du fin…

vendredi 1 février 2019

13 Mai 1958, un coup d'Etat...

13 Mai 1958, un coup d'Etat...

Groupe des lecteurs AEPR Anciens, réunion du 20 décembre 2018.


séance du jeudi 20 décembre 2018
Nous étions 12 : Jeannine, Chantal, Nicole, Michèle C., Jean-Pierre,
Roger, Charles, Martine, Lise, Michèle L. et Michèle P. Eric 

Nicole : Simple Julie Esteve. Ce corse de 50 ans, dont la mère est morte à la naissance est battu et méprisé par son père. Seule, son institutrice aura de la gentillesse pour lui, comprenant qu'il est maltraité par tout le monde, car il est pris pour un « demeuré ». Il raconte sa vie à une « vieille chaise », avec douceur, jamais plaintif. Et pourtant ! Lors de ses 20 ans il est accusé d'avoir assassiné une jeune fille, son apparente fragilité psychologique le désignant à la vindicte populaire. Au cours de ses quinze années de prison il aura « la chance » d'être protégé par un caïd, son codétenu. Il retournera au village où il montrera son aptitude à vivre, sa sensibilité et son talent pour parler de la nature, notamment.                                                                                    C'est un beau livre, très prenant, pas pesant.

Jean-Pierre :L'agonie de la IV° République Michel Winock. Livre d'Histoire. La courte vie de la IV° République se termine avec le drame algérien. En 1830, l'Algérie est conquise, avec Bugeaud, dans le crime, avec des massacres.   Les trois quarts du territoire seront accaparés par 10% de la population, la seule ayant la nationalité française.              La nationalisation des autochtones, plusieurs fois proposée ( Napoléon III, Clémenceau,  Jules Ferry, De Gaulle en 43,..) sera fermement combattue par les colons, partisans de l'apartheid. Aux manifestations, la République répond par des répressions sanglantes, 1500 à 2000 morts à Sétif, par exemple. Cette même République accorde l'indépendance à l'Indochine, à la Tunisie et au Maroc, dans le même temps. La Toussaint Rouge, en 1954, marque la création du FLN. S'ensuit cette guerre avec une « arme » redoutable, la torture dont s'illustreront de tristes militaires (Massu,  Aussaresse...). La pression des généraux factieux, les atermoiements de nos politiques, la prise de la préfecture corse par les paras en guise de semonce conduira à la prise de pouvoir par le Général De Gaule qui, dans la foulée, se fera voter les pleins pouvoirs et mettra au vote par référendum une constitution pour la prochaine république.

Eric:Les chardons du Baragan Panaït Istrati Quand le vent sibérien fait plier les chardons c'est la période des mutations pour le travail. Histoire de paysans révoltés du Baragan -ils ont exterminé leurs notables- qui sont réprimés dans le sang, leurs villages rasés. C'est en 1928, en Roumanie. L'auteur, dont le père a été tué à sa naissance, aura une grande déception en ayant connaissance des crimes staliniens. Il y a cette maman qui équipe  son fils et son mari d'une charrette et d'un âne pour aller pêcher et ramener du poisson à vendre. En chemin ils feront une piètre vente, leur âne mourra, la charrette sera inutilisable et ils apprendront, au retour que la maman est décédée !

Charles : Appolinaria Capucine Motte Péripéties sentimentales de cette russe qui veut devenir femme de lettres.   Dans son collège, l'Ecrivain donne une conférence et elle lui présente une petite nouvelle qu'elle a écrite.           L'Ecrivain va utiliser son pouvoir de publication dans le journal afin de la séduire. Leur liaison est épisodique car l'Ecrivain part en Europe. Puis il revient et ils voyagent tous les deux, sur ses deniers à elle jusqu'à faire appel à son père pour la renflouer. L'Ecrivain a des engagements à écrire qu'il ne tient pas. Elle va à Paris et est séduite par un hidalgo. Ensuite c'est son retour en Russie et sa liaison avec un professeur de français jusqu'à ses retrouvailles avec l'Ecrivain qui s'est remis à écrire mais qui vit une idylle avec la dactylo qui tape ses récits ! Mais qui est cet écrivain ? Dostoïevski !

Michèle C. : La mer était si calme Y. Viollier. Roman témoignage sur les conséquences humaines et matérielles de la tempête Xynthia au travers des récits vécus par quatre familles.. Il y a cette vendéenne de toujours qui conseille à  ses nouveaux voisins de bien fermer toutes les issues extérieures et d'attendre, s'il se passe quelque chose....                  Une famille, l'eau au bord du lit, va lutter pour un regroupement à l'étage, avant d'être approchée par des yoles qui l'emmènera au centre de rassemblement. Cette jeune fille travaillant de nuit et libérée bien plus tôt à cause de l'alerte, s'endormira avant  de se réveiller dans l'eau, sortir et s'agripper  à un poteau que ses doigts tétanisés ne pourront lâcher.
Enfin ce couple laissant, pour une soirée, leurs deux enfants  avec les grands parents et qui les perdra tous.

Lise : OK Joe Louis Guilloux. C'est lété 44, à Saint Brieuc. Récit autobiographique. L'auteur, journaliste, parle anglais et est interprète à la Ville car les américains sont sur place attendant la chute de la poche de Brest. Il sera aussi traducteur lors d'enquêtes et jusqu'aux procès de soldats américains pour des atteintes contre des français. L'armée américaine l'intégrera. Il constatera que les coupables, toujours noirs, sont condamnés à la peine capitale alors qu'un officier ranger ayant déchargé son arme dans le dos de sa victime bénéficiera d'un tribunal spécial et, acquitté, sera présent au bar le soir même du procès. Les témoins et les victimes sont français et ces dernières sont gratifiées de dédommagements absolument dérisoires. Parlant aussi l'allemand, l'auteur accompagne cette armée américaine à l'ambiance délétère jusqu'à Paris. Sur le trajet : un beau récit sur la Résistance.

Chantal  : Hillbily élégie James David Vance . Récit autobiographique de cet avocat « transfuge » de son milieu, dans les Appalaches, région sinistrée après l'abandon des mines de charbon et des usines métallurgiques. La population, stigmatisée, sans reconversion possible est en grande difficulté. L'auteur décrit les siens sans culture, dans la violence et l'alcoolisme. Le désinvestissement familial est désastreux pour les enfants. Il n'y aucune entraide. Il ira à l'Université grâce à son courage et, surtout, avec le soutien de sa grand mère qui avait le sens du devoir, de l'honneur et de l'effort. Il en devient sévère avec les siens et parle de paresse. Best seller.

L’agonie de la IVème République.

Michel WINOCK.
L’année 2018 a été l’année de l’anniversaire de « MAI 68 ». Les événements de cette période, leurs conséquences et les souvenirs contrastés qui hantent les mémoires de ceux qui les ont vécus, qui auraient souhaité les vivre ou au contraire, qui les ont détestés justifient amplement que l’on ait consacré du temps à revenir sur ces journées de mai 68.Bon, c’est fait et même beaucoup et bien fait…
Mais 2018 nous renvoie à d’autres événements qui auraient mérité au moins si ce n’est plus d’attention que ceux de 1968.
En effet, dix ans auparavant, en mai 1958, le 13 mai pour être plus précis ont eu lieu des événements extrêmement graves que j’ai voulu me remettre en mémoire grâce au livre de Michel Winock, « l’agonie de la Quatrième République ».
1958, 13 ans après la Deuxième guerre mondiale.
J’avais 19 ans et même si j’étais trop jeune pour garder des souvenirs précis de l’occupation, dans ma famille, comme dans toutes les familles je présume cette période avait laissé des traces encore sensibles en 1958. Elève à l’Ecole Normale de Quimper, je faisais partie des Eclaireurs de France, nous savions que nos aînés avaient participé à un réseau de résistance et qu’ils avaient été fusillés à Scaër, c’est dire si la Résistance était encore très présente dans nos esprits. C’est important de le dire parce qu’il explique mon désarroi au moment des événements du 13 mai.
Mais revenons au livre.
Michel Winock est un historien, il enseigne l’Histoire contemporaine à l’Institut des études politiques, autrement dit Sciences Po. Il est l’auteur de nombreux livres dont une biographie de Flaubert.
Son histoire du 13 mai 1958 parue dans la collection « des jours qui ont fait la France » est aussi pour lui de retracer l’histoire de l’Algérie de 1830 à pour mieux cerner les causes de ce désastre.
Selon lui l’histoire de cet événement doit être analysée en séparant ce qui relève du temps long, c'est-à-dire la colonisation de ce qui tient au temps moyen, et qui touche à ce que l’on a constaté partout dans le monde, la décolonisation et enfin du temps court, celui à proprement parlé des quelques mois qui ont précédé le 13 mai et le 13 mai lui-même.
-          Le temps long, la conquête, de 1830 à 1840, c’est l’époque de Bugeaud, les expropriations ponctuées des destructions de récoltes, des incendies de villages, des enfumades de plusieurs centaines de personnes dans les grottes et des massacres qui suivent la résistance d’Abd el Kader contre les promesses non tenues de laisser une partie de l’Algérie autonome.
C’est aussi la politique d’apaisement de Napoléon III qui se heurte au refus des colons, puis celle de Clémenceau qui reçoit le même accueil.
En 1887, la IIIème République avait présenté un projet de naturalisation collective de tous les habitants d’Algérie ce texte présenté par Jules Ferry se heurte au refus des colons.
Et pourtant l’idée d’instaurer une colonie de peuplement s’avère impossible à réaliser au fil des années.
Les brutalités et les exactions commises pendant la conquête vont empêcher l’adhésion des populations arabes au nouveau maître.
Les colons n’ont jamais considéré cette population comme des citoyens français.
Le Front Populaire essaiera de tenter une décolonisation partielle en vain.
En 1943, le général de Gaulle vient en Algérie, dans un discours, à Constantine, il promet une large naturalisation et une libéralisation de la condition des populations indigènes à la Libération.
En mars 1944, il précise ses intentions en décrétant les mêmes droits pour tous.
Une fois de plus les colons s’opposent à cette décision… Et pour la première fois, les nationalistes algériens la rejettent également.
Messali Hadj, leur leader déclenche des manifestations qui aboutissent, d’abord au massacre d’européens, puis, au cours des opérations de répression au massacre de Sétif où l’on compte 1500 morts.
-          Le temps moyen, c’est, arbitrairement, celui de la IVème République.
Il est nécessaire, pour mieux le comprendre, de faire le point sur l’évolution de l’état d’esprit des deux communautés qui vivent en Algérie.
Si en 1926 Ferhat ABBAS, un représentant de la classe aisée des musulmans, diplômé des écoles françaises exprime son refus d’une patrie algérienne, au même moment Messali Hadj créée « l’Etoile nord-africaine » et prône le rassemblement des Tunisiens des marocains et des Algériens dans une même nation.
Son mouvement est dissous mais il le reconstitue en 1937, sous le nom du Parti du Peuple Algérien.
En 1931, les religieux se regroupent en association des Oulémas.
Après le discours de Constantine ces trois tendances se retrouvent pour réclamer la création d’une république autonome.
Le temps de l’intégration est passé. La population française est encore dans l’idée que l’Algérie est une colonie et n’envisage aucune évolution à ce statut.
1947, La lutte entre les groupes de libération se déchaine.
1954, la Toussaint Rouge, une vague d’attentats vient annoncer la création du FLN.
A Paris, Mendes-France, le président du Conseil, qui vient d’accorder l’indépendance à l’Indochine et à la Tunisie et s’apprête à faire la même chose pour le Maroc s’accroche à la certitude que l’Algérie doit rester française. Il ne prend pas au sérieux le nationalisme algérien.
Aux élections de 1956 la gauche revient au pouvoir, Guy Mollet est président du Conseil. Il obtient les pleins pouvoirs du parlement. Il envoie de nouvelles troupes en Algérie, la presse est censurée. Claude Bourdet est arrêté pour un article contre le service militaire à 27 mois, de nombreuses voix dénoncent la torture. Mendes-France, ministre d’état démissionne.
L’avion de Ben Bella est détourné, Ben Bella arrêté, Alain Savary démissionne.
L’affaire de Suez achève de déconsidérer les politiques vis à vis de l’armée.
1957, Massu assume tous les pouvoirs civils et militaires à Alger, la bataille d’Alger est lancée. Les légionnaires et la milice ratissent la ville, les soldats reçoivent la bénédiction de l’aumonier de la 10 ème division, il demande« un interrogatoire sans sadisme, mais efficace », Aussaresses , Trinquier sont les adjoints de Massu.
En France, de nombreux intellectuels, François Mauriac, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, Claude Bourdet… relayés par une partie de la presse, Témoignage chrétien, le Monde, France Observateur, le Canard enchaîné, dénoncent résolument la torture malgré la censure. Henri Alleg écrit « La question », préfacée par Jean-Paul Sartre. A l’EN j’ai l’occasion de le lire, abandonné par qui ? sur une table dans la bibliothèque. Cette découverte ne sera pas sans effet sur mon état d’esprit quelques mois plus tard.
-          Le temps court, qui, à l’époque m’a semblé si long !
Tout commence par la mise en minorité de Félix Gaillard, le 15 avril 1958.
L’exaspération des français d’Algérie, les Pieds Noirs, monte, des activistes entretiennent ce mécontentement, Lagaillarde, Ortiz.
Les Pieds Noirs, certains très riches, les colons, les vrais qui ont profité de toutes les confiscations des terres indigènes depuis 1830. D’autres pauvres ou presque pauvres. Issus des différentes opérations de peuplement, d’origine française, italienne ou espagnole. Certains français ont fuit l’Alsace et la Lorraine en 1870, d’autres les dictatures de Franco ou de Mussolini. Tous ont la même certitude, l’Algérie est leur terre, aucun n’envisage de la quitter. Peu ont conscience d’être dans une colonie, les arabes… il y a ceux qu’ils connaissent, ceux de leur quartier ou de leur village, et les autres …
Ils sont pour une immense majorité contre toute politique d’assimilation ou d’intégration.
 Au sein de l’armée, deux mondes, l’armée de métier et le contingent. Le contingent composé de jeunes hommes venus de métropole ne fréquentent pas les Pieds Noirs et s’en méfient, l’armée de métier éprouve de la rancœur vis-à-vis de la classe politique parisienne, responsable de l’abandon de l’Indochine, de la Tunisie et du Maroc, sans parler de la déroute diplomatique de l’affaire de Suez.
Cette rancœur est soutenue par les  milieux catholiques intégristes de la « Cité catholique », dirigé par un maurassien pur jus, Jean Ousset, qui fut le chef du bureau d'étude de la Jeune légion4, une structure liée à la Légion française des combattants de Xavier Vallat, un des bras armés du régime de Vichy , issus du pétainisme, ils sont animés de sentiments antidémocratiques. Petit à petit une revendication apparaît parmi les officiers : « un gouvernement de salut public ».,
Des contacts sont pris entre le général Jacques Faure et Michel Debré. Mais le projet avorte quand il tente de faire arrêter le ministre résident Robert Lacoste.
Dès le 7 mars apparaissent les premiers appels à de Gaulle. Le président de la République René Coty a bien du mal à trouver un remplaçant à Félix Gaillard…
Tout est prêt pour le 13 mai. Les acteurs, l’armée, les activistes algérois, l’Assemblée Nationale et … les gaullistes. Michel Debré relance l’idée d’un gouvernement de salut public dans un article, A Alger se constitue un comité de vigilance autour de Delbecq, ancien chef de cabinet de Chaban Delmas. Le 7 mai, à Philippeville, le colonel Bigeard appelle à la guerre à outrance.
Le 8 mai, René Coty appelle Pierre Pflimlin, Debré encourage les élus de droite à jouer le pourrissement à l’Assemblée Nationale.
Le 9 mai, Alain de Sérigny, ancien vichyste, directeur de « l’Echo d’Alger » lance un appel à la population pour exiger un gouvernement de salut public. Salon, Jouaud et Auboyneau envoie un message au général Ely, chef d’état major des armées en faisant planer la menace d’une action désespérée de l’armée.
Debré assure Ely que de Gaulle est prêt.
Le FLN annonce l’exécution de trois militaires français en  représailles des condamnations à mort des membres du FLN.
10 mai, Pflimlin constitue son équipe, Alger fait connaître son refus d’accepter ce gouvernement.
11 et 12 mai, Salan, représentant le gouvernement français à Alger demande le retrait de Pflimlin et le retour de de Gaulle.
13 mai, deux manifestations sont prévues à Alger, l’une par Salan pour honorer la mémoire des trois militaires français, l’autre pour exiger un gouvernement de salut public.
Les deux manifestations vont fusionner. Dans la soirée la foule est immense, hostile au gouvernement, sous l’impulsion de Lagaillarde et Ortiz, elle se dirige vers le palais du gouvernement général. Les grilles sont forcées, les CRS qui défendent l’accès sont bousculés, la foule envahi le bâtiment avec la complicité des parachutistes du colonel Trinquier qui prête un GMC pour forcer les grilles, c’est le saccage.
Massu et Salan se rendent sur les lieux et Massu prend les affaires en main et créée le comité de salut public qui exige la formation d’un gouvernement de salut public présidé par de Gaulle. C’est le putsch !
En même temps à Paris le gouvernement Pflimlin est investi par l’Assemblée Nationale.
Le divorce semble consommé…
Mais non, le président du conseil confirme Salan dans ses pouvoirs.
Les jours qui suivent vont être longs, très longs, de Gaulle sait qu’il ne peut accepter la voie normale pour accéder au pouvoir, l’Assemblée Nationale a condamné le 13 mai, il ne recueillera pas la majorité nécessaire pour former un gouvernement. Il faut faire traîner les choses.
Ses proches à Paris et à Alger jouent sur la crainte d’un débarquement des parachutistes à Paris. Une opération est d’ailleurs en cours de préparation, l’opération « Résurrection ».
De Gaulle ne veut pas apparaître comme le jouet des militaires, pendant qu’il cherche un consensus avec René Coty et les responsables politiques dont Guy Mollet, ses lieutenants, Frey, Debré, Guichard, Foccart font patienter Massu de plus en plus tenté par un coup de force pour favoriser le retour du général de Gaulle.
Du 13 au 18 mai le temps semble flotter. Chacun avance ses pions dans l’attente de la parole de de Gaulle.
Le 19 mai il  tient une conférence de presse, il se déclare prêt à prendre la tête de la République. A la question des journalistes il refuse de condamner le coup de force des militaires, de Massu et de Salan. En même temps il exige de ses compagnons un immobilisme absolu…
Claude Bourdet, ancien résistant déclare que l’homme du 18 juin est devenu celui du 19 mai.
En ce qui me concerne, à l’époque, j’ai exactement le même sentiment de trahison, l’homme de la Résistance se lie à l’armée pour renverser la République. C’est une incompréhension totale.
A l’Assemblée Nationale, Mendes France exprime sa défiance envers la façon dont de Gaulle justifie ou excuse le comportement des civils et des militaires d’Alger.
Et l’attente continue, en coulisse de Gaulle rencontre Antoine Pinay et les chefs des différents partis politiques. Foccard donne on accord pour l’organisation de l’opération « Résurrection », mais pas pour son déclanchement immédiat, les militaires passent outre.
Le 25 mai la préfecture de Corse est investie par les paras, le colonel Thomazo prend le pouvoir sur l’île, les maires fidèles à la République sont destitués. Nouveau silence de de Gaulle. Jules Moch le ministre de l’intérieur propose de reprendre la Corse par la force. Pflimlin refuse. Sur la proposition de Guy Mollet ils décident de rencontrer le général à Saint-Cloud dans la nuit du 26 au 27 mai, rien ne sort de cette entrevue mais le lendemain de Gaulle fait part de contacts positifs…
Pflimlin démissionne le 28 mai. René Coty contacte de Gaulle qui accepte la procédure constitutionnelle.
Il présente ses exigences le 1er juin à l’Assemblée Nationale, pleins pouvoirs pendant 6 mois, nouvelle constitution par référendum. L’Assemblée Nationale accepte.
Le 4 juin de Gaulle se rend à Alger, Il y prononce son célèbre « je vous ai compris » ce qui enthousiasme une grande partie des pieds noirs, mais laisse les activistes et les militaires sur leur faim.
La République gaullienne se met en place, la constitution de la Vème république est adoptée par référendum, avec une majorité écrasante de oui, plus de 80%.
Le grand malentendu va se révéler petit à petit, le fossé se creusera entre les activistes d’Alger suivis par une majorité de Pieds Noirs jusqu’au putsch du « quarteron » de généraux, Salan, Jouaud, Challe et Zeller du 22 avril 1961… Mais c’est une autre histoire, ou pas…
Alors, le 13 Mai, coup d’état ?
Au départ les auteurs du 13 mai n’avait qu’un but, mettre l’armée au pouvoir, c’est l’influence de Delbecq, émissaire de Chaban Delmas et de Massu au sein du comité de salut public qui fait évoluer l’objectif vers la solution de l’appel à de Gaulle. A partir de ce moment la cellule de la rue Solférino, siège du comité gaulliste pilote l’opération et arrive à convaincre les activistes algérois que de Gaulle est la garantie du maintien de l’Algérie française.
Après le 13 mai de Gaulle est à la manœuvre, il relance l’insurrection qui commence à douter le 15 mai.
En se gardant de toute condamnation des évènements, puis de ceux de  Corse, il pactise avec la sédition.
Il n’a pas personnellement trempé dans la conjuration mais il a su en saisir toute l’utilité. « Si ce n’est pas un coup d’état cela ressemble bien à un quasi-coup d’état. »
Ce n’est pas le 2 décembre 1852, mais cela ressemble au 18 brumaire…
Cependant il faut reconnaître que son retour au gouvernement n’est entaché d’aucune illégalité sauf si l’on retient, comme le dit Mendes France que le vote d’investiture de l’Assemblée a été contraint par le chantage à la guerre civile et que le résultat a été vicié par la menace d’intervention militaire.
Cette « légalité forcée » a été légitimée à posteriori par la légitimité du référendum. Michel Wonock conclu par ce verdict : « légalité douteuse mais légitimation indiscutable.

Et maintenant rêvons, rêvons à un  Philip Roth qui nous écrirait une épouvantable uchronie…

« Et si le 13 mai avait vraiment réussi… Et si l’armée avait pris le pouvoir… »

... Un cauchemar!